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J’étais jeune, j’étais seule, enfin seule pour ne pas dire unique. L’idée même de ma soeur aussi loin d’exister que possible, à savoir cette histoire qu’on ne refait pas deux fois les erreurs de jeunesse. J’étais jeune mais je n’étais pas la seule, mes parents l’étaient aussi. Là je pourrais glisser deux ou trois choses de la dimension psychologique, ajouter du climat, de l’épaisseur ou simplement rendre compte cliniquement de certains faits avec distance et précision, comme un état des lieux. Par exemple, mon père est mort il y a dix ans mais ma mère me lit quelquefois, de surcroît elle est en pleine forme, autant dire que je n’ai pas tout à fait les coudées franches. Du coup je m’abstiens lâchement parce-que si je commence, je sais qu’on ne pourra plus m’arrêter. Ce genre de truc c’est hémophile, vaguement dégueulasse, on en a plein les doigts après et comme dans Barbe Bleue c’est indélébile et sans doute très gênant. La saignée ce sera pour plus tard ou pas. De toute façon chacun sait qu’une famille normalement constituée dispose génétiquement d’un capital dynamite, qu’il suffit d’allumer la mèche. On pourra dire qu’en bagnole c’est un champ de névroses à ciel ouvert et à grande vitesse. Donc j’étais jeune et j’occupais seule la banquette arrière. Je suis toujours aussi démunie lorsqu’il s’agit d’identifier ou de simplement reconnaître un véhicule dans lequel je suis montée une bonne centaine de fois, ce qui s’ajoute à la longue liste de mes incapacités volontaires. Je peux simplement dire que ce qui nous transportait vers le point de chute, avec un peu de chance les vacances et la forêt de pins qui les annonçaient, bref cet alliage de tôle, de plastique et d’acier, n’avait rien du genre familial. C’était en général un coupé sportif muni de deux portes à l’avant et suggérant quelques contorsions pour parvenir à se jeter sur la banquette arrière. Au final un design et une suspension totalement inadaptés à la fille sensible aux roulis, aux tangages, que j’étais à l’époque. Alors je m’arrangeais, je somnolais sur la banquette en skaï. Je m’y allongeais sous prétexte qu’ainsi je n’avais plus mal au coeur puisqu’il me fallait justifier, trouver un motif, une raison, quelque chose qui tienne la route pour m’en extraire justement et finir à l’horizontale dans la contemplation illimitée du ciel et des platanes. J’adorais ça, laisser filer. Les pensées absurdes, les idées folles, toutes ces choses précieuses, sauvages et fantasques de l’enfance qu’il faudrait prendre soin de laisser fleurir à l’air libre sans intervenir jamais pour ne rien piétiner de ce vaste et splendide terrain vague. Le regard qui s’étend à perte de vue et les yeux qui traversent ou se laissent traverser. La nausée disparue, je gardais le prétexte. Parce-que j’aimais ça dériver et parce-que j’en avais besoin. De cette évasion mentale, de disposer librement, secrètement de mon imaginaire, sans intrusion ni effraction du monde extérieur. M’échapper du réel, du huis-clos comme de l’habitacle. Je ne sais toujours pas faire semblant, jouer le jeu, un mal fou, une trop grande résistance.  C’est plus fort que moi, ça passe aussi par le corps, ce refus d’intégrer les codes, de participer à ce qui m’ennuie, à ce que je ne comprends pas ou ne désire plus, à ce qui me heurte évidemment. Depuis mes 15 ans je fugue, depuis qu’on m’a dit ça suffit maintenant, tu es trop grande pour continuer à rêver, allongée sur la banquette arrière,  je fugue. C’est une forme de nécessité, d’urgence et d’absolu, ce n’est jamais sans risque. Je pars et la plupart du temps, pas toujours certes, mais si on me donne l’espace, souvent je reviens. Je n’ai jamais cessé, sauf avec mes enfants, avec eux je veille,  je suis là, je n’abandonne rien. Parce-que la vie est ici, éblouissante même si le réel nous envoie des flash aveuglants. Qu’elle se respire à grandes bouffées d’euphorie quand le réel coince souvent dans la gorge. Je pense à cette citation de Paul Celan qui pour moi résume l’essentiel « Plus mordant que jamais l’air qui reste : tu dois respirer, respirer et être toi ».  La vie se bat pour exister pendant que le réel cogne. Parfois jusqu’à se rompre. Alors ce tissu et la trame qu’il en reste, aussi mince soit-elle, il faut l’aimer, la caresser et chaque jour la consolider, lui rendre ses couleurs et quelque chose de sa beauté d’origine. Celle du petit matin, maladroite et irrésolue mais qui s’élance pour que rien ne blesse. Je veux garder cette capacité à me décoller du réel pour sentir à quel point la vie me manque et mieux y revenir. J’écris et j’entends la pluie à nouveau, l’automne va bientôt craquer sous les pas, le sol se recouvrir de couleurs douces et fauves. Comme chaque année je serai ravie par la beauté des feuillages, l’odeur de terre et d’humus, la déclinaison parfaite des couleurs et saisie par la sensation elle-même, de première fois qui persiste. A l’usure, à la succession régulière des saisons, des amours, du quotidien. Parce-que le chant des oiseaux résiste à tout. Aux chagrins les plus fous comme aux disparitions les plus immenses.

4 Comments

  1. Mots caresses de mélancolie.
    Tu m’as fais du bien alors merci.
    Je m’essaie à sortir mes maux de ma bouche serrée ici
    marmonnage.tumblr.com
    Au hasard qu’ils te caressent aussi.

  2. Magnifique.
    Merci
    Alban

  3. merci à toi Margaux

  4. Wow merci Alban


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