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Elle se dit qu’elle n’ a pas même pas pu tuer le père.Tu t’es tiré avant, tu es carrément mort et c’est juste un peu dégueulasse tu ne trouves pas.Bon c’est vrai je filais en douce vers la quarantaine mais je suis lente à la détente n’oublie pas, même si je peux avoir la gâchette facile et dégainer en cas de danger.Je sens bien pourtant qu’en interne ça bouge, ça avance, même si ça semble souvent trop rapide, trop lent ou en rupture dans le rythme, que j’ai toujours trop froid ou trop chaud, enfant c’était pareil, un problème de régulation, d’équilibre et de coordination des mouvements.En plus c’était fulgurant comme ils disent, pas d’anticipation possible, alors j’ai navigué à vue et sans préparation avec des tas de symptômes étranges en écrans de protection.Pour tenir, pour masquer.Parce-que toi pendant ce temps tu mourrais à grande vitesse, tu m’abandonnais à nouveau et cette fois pour de bon.Alors très vite cette histoire de vertige, assez handicapant, et les mouvements en latéral c’était même pas envisageable.Je me déplaçais au ralenti et avec précaution mais ça tournait autour de moi comme sur un bateau ivre.Je me fabriquais le symptôme exact et idéal.Plus tard, tu étais déjà mort, ils m’ont dit que c’était simplement un dysfonctionnement de l’oreille interne, que ça s’appelait vertige paroxystique positionnel bénin.Un spécialiste peut détecter très vite en observant la dilatation et les mouvements de la pupille, ça paraît presque fascinant comme ça, enfin hypnotique genre reflets dans un oeil d’or.Bref une simple manipulation des cervicales en deux temps trois mouvements et le tour est joué, même si j’ai toujours une sensation de vertige dès que je suis un peu haut perchée, mais ça aussi c’est de naissance.Tu es mort et enterré, mais ça marche pas comme ça, tu es encore là et rien n’est réglé hormis la liquidation des biens.Sauf que ce matin je t’écris, jusqu’à présent je ne pouvais pas, c’était bloqué dedans et bien cadenassé.Comme je ne pouvais pas non plus te parler de ton vivant parce-que les mots étaient noués dans la gorge, et je savais parfaitement que si j’essayais d’ouvrir les vannes, il y avait ce torrent qui allait se mettre à jaillir instantanément, que c’était trop d’émotions contenues, réprimées violemment, depuis bien trop longtemps.Depuis tu es toujours là, quelque part, en lisière, entre zombieland et dreamland je ne sais pas trop mon coeur balance, alors je rêve de toi comme je rêve de lui, qui n’est plus là non plus.Ca se mélange un  peu dans ma tête vous deux, et puis je n’oublie pas vos yeux, les tiens sont clairs comme les miens, de ce bleu qui vire au gris ou bien s’éclaire au gré des variations de lumière, lui a les yeux sombres, des yeux de faune mais je n’y pense pas trop à ses yeux parce-que sinon je pleure.Je l’ai rencontré très vite après ta mort et lui aussi idem, presque en simultané, à la chaîne, orphelin, plus personne.Alors sa mère à lui, la première fois que je l’ai vue elle était déjà morte, mais je lui ai parlé et je l’ai remercié parce-que j’étais émue, parce-que j’étais heureuse, vivante et lumineuse, dans cet amour tout neuf que je n’attendais pas et qui m’avait cueilli  lorsque j’étais à terre et venais de te perdre.Mais toi je n’ai pas pu te voir mort, pas trouvé la force, je t’ai vu juste avant et j’ai quand même réussi à te murmurer que je t’aimais.J’ai vu tes pieds nus, ta maigreur en chute libre, ton courage et tes divagations sous morphine.J’avais tellement peur pour toi, peur que tu aies peur, c’est ça qui me terrifiait.Alors je continue à rêver de toi forcément et puis de lui aussi.Parti après quelques années, volatilisé comme il était apparu, comme dans les contes et par enchantement, justement il m’appelait petite fée et tu n’imagines pas mes pouvoirs.Parfois quand les rêves sont jolis tu as envie de prolonger, tu as envie de rester dedans ou bien d’y retourner, alors tu craques une allumette, puis une autre, ainsi de suite.Au début je ne comprenais pas très bien le jeu, ne savais pas trop où je voulais en venir, parce-que non vraiment c’est bien chauffé ici, mais bon quoi qu’il en soit rien ne vient, aucune vision réconfortante, pas l’ombre d’un elfe pour bondir de la flamme et se mettre à danser ni de douce grand-mère aux cheveux d’argent pour te servir un chocolat fumant.Juste des trucs à la con, des images, des parfums qui donnent envie de chialer comme une gamine perdue, abandonnée.Parce-que tu sais une fille c’est de l’herbe tendre, faut faire attention avec ça, c’est fragile, faut pas l’écraser, mais lui donner de l’eau, de la lumière, un peu de poésie si tu sais bricoler, et puis l’accompagner en lui tenant délicatement la main, quand elle est prête, tu sens et puis tu lâches, et c’est toi qui dois pleurer, mais en silence et en retrait, parce-que tu l’as amené au bout de ce chemin et à l’orée du bois, accompli ta mission.Moi tu vois aujourd’hui, je suis incapable de raconter à ma fille, ta petite fille tu t’en souviens, cette histoire de petite marchande en haillons qui grelotte jusqu’à mourir doucement dans la neige, en gardant les yeux secs.Alors je me demande si l’émotivité à ce point excessive, n’importe où et pour n’importe quoi, ça ne cacherait pas un truc suspect, enfin quelque chose qui n’a pas pu grandir, qui est resté dans sa chrysalide ou bien qui s’est brisé à un moment donné.En même temps je sais pas comment prendre le truc et surtout par quel bout, le père et la perte ici, c’est comme un grand bloc monolithique, ça encombre et obstrue l’horizon, en tout cas c’est un vide qui prend un peu trop d’espace paradoxalement, et moi je suis assez désarmée avec ça, enfin pas qu’avec ça.Alors aujourd’hui je m’attaque à la forteresse, à ce truc que je pensais imprenable, et je regarde désormais à l’intérieur pour voir ce qui s’y trouve, parce-que je ne veux plus en avoir peur.Je le fais avec mes mots en vrac qui dansent la sarabande et mes yeux qui se brouillent pour un oui pour un non.Mais maintenant puisque je cours vers toi et vers lui à la fois, que je garde le souffle tout en serrant vos mains un peu trop fort, tu ne pourras plus m’arrêter parce-que j’irai toujours plus vite jusqu’à pouvoir enfin lâcher prise.Et ça c’est parce-que je vous aime, parce-que l’on s’est aimé comme on a pu, et que ces amours-là, même un peu douloureux, ont aussi laissé des traces précieuses, enfouies profondément, qui ne demandent qu’à être déterrées pour fleurir au soleil.

4 Comments

  1. mort à grande vitesse et dommages collatéraux

  2. c’est magnifique. Tellement touchant. Je ne peux pas raconter la petite marchande à ma fille sans que ma voix s’étrangle, non plus. Drôle cette toute petite similitude, détail infime qui en dit long je trouve.

  3. me touche..

  4. Superbe déclaration d’amour à un être cher disparu. Cette lettre, ces mots encrés de tendresse, de colère aussi, permettent de faire le deuil. J’aime beaucoup votre écriture dont le débit est à « grande vitesse » (c’est ce que je ressens) comme si il fallait écrire vite pour ne rien perdre.
    Merci Céline.


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