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Novembre 67 sous la neige, le 21 pour être exacte.
Vers 5 heures du matin au sortir d’une nuit blanche et phosphorescente, tu guettes les premières lueurs du jour pour t’évader, respirer et déjà tu ne fais pas de bruit, on entend à peine ton cri.
Ta mère dont c’est pourtant le premier enfant ne souffre quasiment pas. A la fin des années soixante en France, même si techniques de préparation à l’accouchement et péridurale existent en théorie, leur mise en pratique se fait toujours attendre après des siècles d’enfantement glorifié dans la douleur sous prétexte de malédiction biblique.
Tu es comme ils disent un « beau » bébé de 3 kgs 5 aux traits fins, au petit nez pointu et à la bouche charnue. Un teint de porcelaine et de grands yeux bleus qui le resteront.
Je doute que ce soit vraiment ton choix, venir au monde à la clinique Jeanne d’Arc, au 75 de la rue St Maur à Rouen, temps d’hiver pour un automne, trop de buée sur la vitre, la neige qui recouvre la ville. L’horizon se distingue mal, l’atmosphère un peu lourde et la sensation d’être ensevelie avant même de pouvoir éclore. Métamorphoses et chrysalide durent longtemps. Dans ta bouche un goût de chloroforme, dans ton corps des angines, des otites à répétition.
Ici rien ne bouge, rien ne semble annoncer ce qui déferlera bientôt à Paris au printemps de l’année suivante.
Ville de province au cent clochers, suffisamment bombardée pour en garder visibles les séquelles, juxtaposées par endroits aux vestiges moyenâgeux. Les colombages bordent des ruelles sinueuses dont les pavés irréguliers s’opposent aux constructions massives, sans charme, de l’après-guerre. Ce sont de simples flashes, des bribes de souvenirs en désordre, une vision déconstruite de la ville dans laquelle tu ne resteras pas très longtemps, déménageant régulièrement au gré des mutations de ton père, qui lui chaque fois, ne demande que ça. Tu connaîtras d’autres villes de Province, d’autres raisons locales de t’emmerder plus ou moins royalement, puis plus tard de vraies raisons profondes et souterraines de te barrer définitivement à un âge non autorisé.
L’ennui à haute dose comme puissant hallucinogène. Sorte d’accès prioritaire, de voie express pour accéder à des vies parallèles, à des amours plus extras qu’ordinaires. Par les détours qu’emprunte ton imaginaire, au gré de tes lectures, tu apparais successivement et de manière classique, danseuse, princesse ou bien gitane. Ton cousin lui te préfère en indienne aux tresses blondes et te voilà prisonnière d’un cow-boy de pacotille. Attachée pour de vrai puis salement oubliée au tronc du saule-pleureur, tu grattes un peu l’écorce, enfonces trop loin dans la paume les ongles puis chiales au fond du jardin en oubliant de crier.
Il y a dans la petite enfance, d’assez longues périodes dans une grande villa des bords de Seine et de cette route en boucle qui mène de Rouen à La Bouille, du bac et de la traversée, tu te souviens surtout du Château de Robert le Diable et du carrefour de la Maison Brûlée, du simple pouvoir de leurs noms. D’abruptes falaises de craie dominent le jardin qui observe le fleuve avant de grimper pour se dissimuler plus haut vers les collines. Il y a l’espace pour se perdre, les cachettes nombreuses pour jouer à disparaître. Tu te souviens de la rosée du matin et du givre en hiver, des brassées d’hortensias, des péniches qui lentement s’avançaient pour gagner l’embouchure, de la chapelle abandonnée dont le sol craquelé laissait échapper quelquefois des serpents. De moments de frayeur et d’extase, très purs, très mystérieux, qui n’appartiennent qu’à l’enfance, aussi muette soit-elle. Un paysage noyé par le fleuve noir, la pluie fine qui coule sur la pierre blanche, la mélancolie en dentelles de novembre.

3 Comments

  1. Très….Très très beau…

    • marcusportee
    • Posted 17 novembre 2014 at 8 h 57 min
    • Permalink

    Moins agité, une saveur nostalgique douce-amère toujours servie par une écriture taillée au scalpel…, j’adore !

    • Dudoignon-Valade Bernard
    • Posted 23 novembre 2014 at 23 h 13 min
    • Permalink

    Touché


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