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Ici les yeux deviennent asphalte à force de mordre la poussière, se relever, se relever encore, sans arrêt, sans écho, marre des écorchures, des échardes dans la peau, du sang sur les genoux.Etire le corps, allonge la foulée, tente d’épuiser méthodiquement la mélancolie jusqu’à en perdre la trace comme l’origine, qu’elle se réduise en une sorte de point de côté certes persistant mais léger.
Travaux de couture mais sans aiguilles, bien trop risqué puisque le sang circule mal, que le froid engourdit les doigts.Se trouve une fois de plus à court d’arguments pour raccomoder sans cesse, relier les morceaux épars comme ce qui part en lambeaux.
Se résoudre à tailler dans la matière, ce qu’il en reste, mettre la peau à vif, faire claquer l’elasticité des tissus pour en découdre violemment, d’un coup sec avec ce qui ne tient plus qu’à un fil.Jeu de massacre sur patchwork.Ne cesse de buter sur les cadavres pas si exquis qui jonchent partout le sol et grimpent le long des murs, fissurent.Découper le lien, dégommer la liaison, s’en tenir là, le doigt en mode majeur, dressé bien net à la verticale.Faire sens immédiatement histoire d’éviter les malentendus comme la sensation récurrente d’enfanter toutes sortes de freaks en excroissances douteuses qui très vite se collent à la peau voire même sous le derme pour les plus vicieuses.
Les supplier de vivre leur vie mais sans toi.
Au charme de la démence promettre de goûter juste le grain de folie ou bien se clouera le bec comme la bouche cousue.Ecrire n’adoucit rien, te heurte même davantage.Pour atténuer essaies tant bien que mal de déjouer le truc, te démultiplies, cherches distance pour ne pas tomber.Se paume forcément.
Cesser de se perdre à n’en plus finir dans des amours comme on part au combat.
Comment veux-tu avec tout ça, entendre quelque chose, être ici et maintenant, simplement en soi et avec l’autre, simplement.
Ecrire dans un espace nu particulièrement résistant, entrouvrir, faire brèche, tracer chemin en estafilades à travers le dédale.Déambuler parmi toutes ces pièces qui en contiennent d’autres et souvent se refusent, les fouler du pied comme ça négligemment l’air de rien, avant de viser, au centre.Y a un gnome, un goal pardon, contourner l’obstacle ou lui foncer dedans, faire masse, se prendre un carton jaune mais griller le rouge.
Parce-que la vie, ce qui s’y passe, c’est à n’y rien comprendre tu ne crois pas ?
Faudrait juste éviter de se répandre en fuites perpétuelles.
Faudrait juste arrêter de vendre la mèche avant d’avoir trouvé.
Alors tu butes, trébuches et manques ta cible, trop conne, mais arqueboutée, archibutée surtout, recommences.Forces le passage, enfonces la tête, finis tant bien que mal par t’engouffrer.Te planques dans l’un des orifices.C’est long, c’est étroit.
A bien envie d’entrouvrir l’oeil, de bouger son petit doigt, voire même de relever la tête genre esquissons un signe de vie avant que tout cela ne disparaisse en fumée, en parallèle persiste à se demander pourquoi et à quoi bon moribond, puisque c’est con comme la lune, jouer à faire semblant d’être morte, fonctionne à tous les coups.
N’est pas stratège qui veut.
Et c’est là qu’en principe ça vole en éclats, déflagration de mots en désordre comme s’il en pleuvait, aime assez comme ça retombe en longs mouvements décomposés, désordonnés.De l’air, de l’électricité dans l’air, ça grise et tu te laisses prendre violemment comme une fille facile, humide, rectification libre.
S’abandonnent les mains, les résistances, se déplient phalanges une à une jusqu’à laisser glisser, filer, dégringoler, ne rien vouloir saisir c’est peut-être aussi pouvoir recueillir toutes ces choses infimes, dérisoires, mises à l’écart, celles dont personne ne veut mais qui imperceptiblement te touchent jusqu’à envahir l’espace de fines particules sensibles, fragiles et délicatement colorées.
Cette nuit j’ai rêvé la pièce blanche, vaste et nue dont je connaissais l’existence mais fini par oublier, tellement encombrée, surjouée, qu’elle en avait perdu sa forme, sa matérialité, me semblait devenue impossible d’accès.Je ne cherchais plus, j’avais presque renoncé, sous mes paupières closes s’est ouverte d’elle-même de manière souterraine.
Ouvrir quelque chose, quelque chose de neuf et qui pourtant existait.
Envie de se défaire de la tentation presque inévitable d’une mise en scène de l’intime, se foutre également des faux problèmes d’identité soi-disant multiples, simples prétextes à distorsion pour immanquablement se dérober, genre je m’emmêle et me perds de vue chaque fois que je parviens à toucher vraiment quelque chose.
S’en tenir à l’extime de manière crue voire sèche devrait largement suffire, lecture à plat déroulée sans effets, rien à voir avec le renoncement et l’ennui, peut-être bien le contraire, comme si l’exercice consistait finalement à n’attendre qu’une forme d’éblouissement mais d’une luminosité suffisamment forte, puissante, étanche, pour effacer l’artificiel sans aveugler.Effacer ce qui ne fait plus sens, toutes ces choses déjà mortes, en décomposition, qui néanmoins s’accrochent et persistent à survivre jusqu’à l’étouffement.
Révéler ce qui de l’enfance, de l’origine, même si aujourd’hui totalement modifié, est encore simplement vivant, possible.


Il y a eu ce moment précis ou elle a crié, je m’en souviens parce-que je l’observais à la dérobée depuis un moment déjà à cette terrasse de café.J’étais sans doute la seule, personne ne semblait prêter attention à elle ou plutôt prenait grand soin de l’éviter.Il y avait sur le sol comme une ligne de démarcation imperceptible, mais tenace et infranchissable, il y avait elle et il y avait le monde.Les lignes étaient tracées pour ne plus se rejoindre, alors elle était là mais de l’autre côté, à l’extérieur, hors cadre, comme assignée à résidence.Elle en a eu assez, elle a crié, leur a demandé d’arrêter ça, cette forme d’indifférence violente qui finissait par la rendre invisible à ses propres yeux, cette chose qui la rendait encore plus honteuse d’elle-même, être là, sur le trottoir, sans espace et sans voix, se sentir comme une boule de merde qu’on écrase à force de silence.Elle a crié mais personne n’entendait parce-que personne ne voulait entendre ou ne parvenait plus à entendre.Elle a crié pour que résonne le son de sa voix encore une fois.Elle a crié pour matérialiser sa propre existence ou accrocher juste un regard. Elle a crié pour que quelque chose se fixe, pour essayer de vivre encore un peu avec les autres, pour ne pas être recouverte et ensevelie par son propre souffle sans retour ni écho.Elle a crié pour ne pas être engloutie, aspirée par le vide de sa non-existence.Elle a crié pour tenter de se dégager de ce brouillard opaque comme la nuit où s’effacent les couleurs, se dissolvent les parfums, se perdent les sensations, ne restent que la peur, la fatigue, l’inconfort, la faim ou bien le froid et souvent le chagrin.Elle a crié pour sentir dans son corps la chaleur et ne plus disparaître sous leurs pas mais c’était comme une chute silencieuse, un glissement progressif.Elle a crié juste une fois et puis s’est tue puisque rien n’est venu, s’est recroquevillée un peu plus dans la marge, sans espace et sans voix.Ils ont continué d’aller et de venir comme si elle n’avait jamais existé, comme si rien ne s’était passé, comme s’ils avaient peur en franchissant cette ligne de tomber à leur tour.Son cri a résonné longtemps à l’intérieur de moi mais je n’ai pas bougé, tenté de me replonger dans mon bouquin mais sans y parvenir, alors j’ai écrit ça puisque je n’ai pas bougé, même si j’ai vu et entendu, que j’ignore son nom et ne connais pas son histoire.Son histoire j’aurais voulu la connaître, cette femme qui a peut-être mon âge, j’aurais aimé lui parler et surtout l’écouter mais j’ai manqué de courage.Parce-que nous sommes peut-être tous ici comme des grains de sable mais nous avons chacun une histoire, alors la sienne j’aurais aimé l’écrire, sans vouloir m’en servir, juste pour la lui rendre.


S’est tendu des pièges, la garce, tombée dedans à pieds joints, la chute, l’inévitable résolument.Sans filets un tremplin qui débouche sur le vide, te déroule sans vertige, écarte la sensation, la perspective, te rend à la page blanche.Tombe, se relève, observe les écorchures nacrées au hasard de la peau.En vain cherche le lien entre chacune, n’y trouve qu’un éboulis de pierres recouvertes de mousse, pas si douce.Aimerais bien s’en tenir là, rien de plus, ou plutôt moins.Tenter comme une phase d’auto-observation, un repli basé sur le strict minimum relationnel, parer au nécessaire, faire abstraction du reste.Recentre, cherche posture, dans l’entre-deux trouve branche, moitié debout moitié couchée s’accroche.Nonobstant la sensation instable voire pénible d’équilibre précaire, s’y trouve presque mieux.Du coup n’ose plus vraiment bouger, essaie juste de ne rien aggraver.Le 31 a coloré de rouge ses ongles courts, ce qui n’est pas habituel, et c’était comme une peinture de guerre, un incendie.Tu aurais du faire gaffe, penser à ça aussi, no memories, en post-it sur ton front l’oubli.Pas dormi dans la transition mais bon tu sais pourquoi.Le 1er, classique, a rompu t’a quitté, mais mal forcément puisque c’est bête à pleurer comme tes putains d’oeufs à la coq, prétexte.Trop ou pas assez cuits ne sais plus, mais pour moi c’était trop, briser coquille laisser en miettes, scrambled eggs.le 2 a justement laissé rouler quelques larmes, pas si profondes, fatiguée, exhausted, no more.Puis à force des vraies, comme une enfant perdue s’enfonce de son plein gré, dans la rue, le bus, le métro, la vie, toutes ces lignes.Ne veux ni les suivre ni les fuir.Dérive un peu, s’échappe, lâche prise, finit par s’en moquer, du regard, des autres.Le 3 fini les chocolats comme tout ce qui traînait de vivant alentour sans faillir ni vomir.Feins aujourd’hui d’ignorer les liens de causes à effets puisque les choses semblent s’enchaîner hors de toute logique, le seul dénominateur commun finalement c’est que tout ça ne ressemble à rien, que la tension déployée n’a ni sens ni réel impact, c’est fantasque, épuisant et désolant à la fois.Bref me retire du jeu, rien ne sert de courir si le but est obscur, se dérobe à la vue comme le sol sous nos pas.Restera donc vissée sur la ligne de départ, sans trembler, le doigt sur la gâchette, jusquà ce que mouvement réveille, dans un sens, dans un autre, dans l’attente d’un hypothétique feu vert.A ce jour aucune détonation, adrénaline année zéro, se souviens pourtant que numérologiquement parlant devais se trouver en année 1, propice.En finir avec les vieilles nostalgies qui lestent et plombent même sans couler, déterrer cette fucking mélancolie coincée dessous, sans trop savoir si l’idée est de couper ou de chercher racine.Décidément mal engagée, n’a vraisemblablement pas encore commencé l’année, repousse loin et emmerde tout système de résolutions, la vie, les gens, elle-même surtout.Ca l’arrange et suffit presque à rendre les choses vivables ou gaies si on anesthésie le trait.Néanmoins, obstinément, aveuglément, résiste.Ne désespère jamais, pas son genre, se garde une option, une ouverture, de vagues fantasmes d’aventures, mais refuse l’idée de projet, la pression associée.S’en remettre au hasard, au nouvel an chinois, au dragon, aux démons, aux merveilles, pourquoi pas, puisque la pluie efface tout comme le vent emporte et souffle.Reprendre l’entraînement, écrire, comme un sport sans combat.Se dire que la perte de sens est aussi un espace à prendre, quelque chose qui ranime, un début de flamme, même si les draps sont froissés et la lumière trop grise.

Reprise du texte publié sur le blog de Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/ pour les vases communicants de décembre


Se dit qu’elle a merdé avant même d’avoir commencé, que les mots de Guillaume Vissac encore une fois c’est pas n’importe quoi, en général me scotchent en uppercut and less is more.Pourtant de temps à autre sans crier gare, tu dois frôler quelque chose qui te laisse suffisamment inconsciente ou cinglée pour te porter volontaire le sourire aux lèvres et la fleur au fusil, du genre bonjour c’est moi, j’adore les opérations kamikaze et puis l’adrénaline aussi.Alors pour ne pas faillir au dérèglement qui fait loi, coller à ton désordre, tu as laissé les jours filer plus vite que toi, t’es enroulé dedans en renversant les yeux lorsqu’il t’embrassait, avec toutes ces sensations qui vous traversaient violemment dans l’instant et en accéléré puisque pour le moment tu vis ici et lui là-bas.Jusqu’à l’enchaînement soudain ces dernières heures d’une suite d’incidents en série comme d’étranges téléscopages sous forme de répétitions troublantes d’une histoire à l’autre.Sinon à part ça tu vas leur écrire quoi aux vases communicants, parce-que si tu continues à penser à lui un peu tout le temps maintenant qu’il est rentré, tu peux me dire à quoi ça rime tes intiatives ou tes élans à la con si tout ça se dégonfle comme un ballon.

Aucune intention de rester planquée ni de faire la morte, petit soldat part au combat sans jamais savoir où il va, sachant seulement qu’il va tomber.Pourtant aucun danger ne guette, juste des mots, rien de grave, de toute façon tu vois ils vivent leur propre vie même sans toi et puis le ridicule ne tue pas jusqu’à preuve du contraire.Ca te rend simplement un peu triste lorsque tu ne trouves pas l’espace ou la plage de temps nécessaire pour t’y réfugier et t’enfermer à double-tour dans ce qui paradoxalement t’apparaît comme une extension nécessaire du territoire.Tenter d’inscrire ce qui manque, ce qui ne parvient pas à se faire entendre ou à faire jour dans le réel, ce qui fait mal et sens à la fois, ce qui résiste aussi.Puisqu’en définitive c’est ce qui se joue ici pour toi, essayer de dire ce qui se dérobe depuis l’enfance, ce qui est là mais en creux, en exil et en rupture, le côté junkie addict sans substance de cette histoire presque blanche à force de consolation impossible à étancher.Alors laisse couler ce que tu ne peux combler pour t’en détourner ensuite, pour oublier ce que tu connais et tracer ailleurs ou simplement continuer.Parce-qu’écrire pour se souvenir ou pour oublier c’est la même tentative de laisser simplement derrière pour s’ouvrir à la transparence.

La plupart du temps tu te demandes ce que tu fous là lorsque tu te retrouves parmi ces gens qui écrivent vraiment ou tout au moins qui vont au bout du truc et trouvent le souffle, alors que toi tu éprouves toujours quelques difficultés à respirer et pas seulement parce-que tu fumes trop, mais aussi à distinguer ta voix parmi les autres, enchevêtrée dans la cacophonie ambiante.Ce qui fait cohérence aujourd’hui, c’est ce chantier qui a débuté ce matin dans la rue, les hommes sous casque creusent le bitume et c’est l’asphalte, novembre à n’en plus finir, les trottoirs gris et humides encore plus que le bruit, qui te sort par les yeux.Quoi qu’il en soit leurs engins te vrillent les tympans, alors s’isoler côté cour dans la chambre, laisser les enfants déambuler sans toi, s’affaler sur ce grand lit qui dévore presque toute la surface de la pièce et avancer comme sur un fil, juste en roue libre.Tu ne sais pas comment prendre le truc, tu ne sais pas l’apprivoiser et pourtant c’est sans doute la seule chose qui te colle vraiment à la peau, qu’importe l’opacité, tu n’es pas si paumée finalement, juste un peu égarée dans ce qui ressemble ce soir au brouillard, reste plus qu’à le découper en morceaux et tout ça sans couteau.Tu peux encore faire semblant, suggérer à ton corps défendant de rester perméable, maquiller ton intérieur comme une voiture volée, il te restera toujours une arête en travers de la gorge ou un angle saillant sur lequel te cogner si tu prends la tangente.En fait dis-toi que c’est juste un os, un os coincé à l’intérieur, un truc à déterrer, alors va chercher.

Cette nuit j’ai rêvé d’un bébé prématuré, un qui venait de moi, mais rien vu rentrer, rien vu sortir.D’abord j’ai cru qu’il était mort-né vu le silence pesant qui s’est abattu sur cette salle d’hôpital lorsque j’y suis entré, me suis dit que c’était risqué, que si je le regardais je risquais de le reconnaître ou pire de me mettre à l’aimer sans en avoir le temps, d’être engloutie par cet inconnu, sorte d’alien de sexe masculin ayant trouvé momentanément résidence dans mon ventre, engendré confusément dieu sait comment ni avec qui.J’ai pensé que ça ne tiendrait pas, que les digues allaient se rompre cette fois-ci et laisser s’écouler tout ce torrent sale et dégoulinant de mélancolie, de douleur si tu veux, enfin cette chose échouée quelque part à l’interieur de toi.Les infirmières t’ont dit qu’il était beau ou un truc approchant, enfin ça devait signifier dans leur langue qu’il ne manquait rien d’absolument vital.En tout cas j’y suis allé mais j’ai pas vu les choses comme ça, une gueule de vieux, un regard qui ne te lâche pas et dont tu ne sais pas quoi faire, si ce n’est déclencher en toi l’envie furieuse de le fuir et d’oublier.Une taille d’enfant et des tuyaux un peu partout plantés dans un corps disproportionné pour alimenter ce qui ne fonctionne pas naturellement.Trou noir ensuite, me souviens juste que tu as survécu dans ton genre particulier, qu’on a vraisemblablement taillé la route ensemble, sans l’ombre de la trace d’un retard, non carrément l’inverse, un peu trop d’acuité et toujours ces yeux aiguisés qui ne laissent rien filtrer en apparence mais te donnent l’impression d’être percé à jour.Alors là maintenant je me dis que tout devrait être possible désormais puisque la nuit aussi je fabrique et j’enfante des choses, des créatures hybrides, des petits monstres à la peau dure et à l’oeil vif qui me poursuivent, me renvoient à l’intranquilllité, me laissent trace, m’encombrent, m’accompagnent mais ne m’appartiennent pas.Tu te souviens comme on s’est embrassé dans cette église en oubliant le reste et les autres avant qu’on nous demande de sortir, rien de transgressif, rien de sacré, j’avais juste envie de rire en partant et bien là c’est pareil.

“d’or est sa peau plantée au sol” ces mots-là et tant d’autres, à la fois totalement flexibles et tendus comme un arc.J’adore la liberté comme le son de sa langue électrique et ultra moderne qui claque, bouscule et percute chaque fois.Merci infiniment Guillaume Vissac pour cet échange de décembre dans le cadre des Vases Communicants.
Vous trouverez mon texte sur son blog

- Métamorphose (très) librement inspirée d’un (certain) fait divers d’il y a quelques années.

Ils sont deux, allumettes dont les membres s’agitent, ombres au ciment piétinée par leurs pieds. Martèlent alors au sol les bulles d’air (Niké s’en mêle). Ils prennent par la gauche, par la droite, par le bas. Sur leurs talons les loups talonnent. Ils gueulent. Ils jaillissent. N’ont plus de nom à eux ni d’âge. A. d’abord, B. ensuite, frôlent en courant les tombes et leurs poumons papier halètent. Faut grouiller.

Les loups ont des papattes en cuir et des griffes sous les semelles qui adhèrent au terrain, quel qu’il soit. Hadès leur a filé gratos une haleine d’homme et pas à pas, foulée fanée après la précédente, ils se métamorphosent en ombres. L’écho des pas des bêtes impriment aux pouls des pulsations déviantes et des rythmes bashés.

Les bras les jambes des allumettes crépitent et A., et B., et leurs souffles et leurs ombres emmêlés. Ont-ils avant d’avoir lancé le sprint noué un pacte entre une gorge et une autre, pacte sanguin entre les deux poignets, ou invisible lancé par l’oeil et rattrapé par l’autre, entre les deux pupilles un câble inoxydable, ont-ils dit un pour tous, tous pourris ? Qui sait. En tous les cas ils courent, l’un et l’autre harponnés à eux-mêmes, et la pointe de leurs ombres mordue par la gueule des canins. Niké prend à son tour ses responsabilités : souffle sur les ombres pour que les ombres s’ouvrent. Et décollent les deux gamins, les allumettes, qui désertent, l’un et l’autre, ores, le cimetière.

Les loups sont tout sauf doux, les loups sont en Kevlar. Ils cherchent à l’oeil la forme en fuite de leurs deux proies. Où ça ? Hadès les hume et les recrache sur leurs talons. Niké peste, les allumettes s’enferment dans son dos et si loin de la portée de ses doigts. Les loups pilent. Leurs pattes font moudre la poussière. Ô comme résonne le si cruel silence. Hadès explique qu’il ne donne pas cher de leur peau.

Les allumettes et leurs ombres, entortillées entre elles, avancent, en plein dédale, sur la pointe de leurs pieds. Hurlent encore, hors les murs, la gueule des canidés. Leurs mots hachés par l’âme d’Hadès sont illisibles pour leurs tympans trempés dans l’air ambiant, sec et mat, qui bourdonne. Tout doux dit l’A., je te suis mais surtout ne te retourne pas, lui répond B.. Au ralenti les corps se hâtent et sur la peau, le crâne, les bras, tous les cheveux se hissent.

Niké, Hadès et les deux ombres à tête de chien patientent, de l’autre côté des parois du dédale.

Droit comme un I A. se déchaîne : ocre sa peau se tire hors de lui-même et son visage le fuit. Il frôle les conducteurs. Les squelettes, pylônes, sbires du grand H, se penchent vers lui pour le toucher. A. lâche les doigts de B. son frère mais se retourne, dit : désolé. Le pylône chope son corps par l’épine (hurlent les loups dehors) et ouvre les vannes de leurs Watts. Mais avant que le courant jaillisse, Niké souffle sur A., tous les remous s’effacent et sa peau se torsade.

Droit comme un I A. se transforme : d’or est sa peau plantée au sol. B. voit passer son frère, son ombre bis, de l’état d’homme à celui d’allumette, et d’allumette à parafoudre dans la foulée. Niké triche, les loups allongent le bec. On fait tomber la foudre, A. est immunisé. Pour assimiler B., A. de lui-même et sans l’aide de Niké, tourne sa main vers lui et lui dit attrape-moi. B. se retourne et touche le derme du parasurtenseur. Les ombres sont les mêmes. Un arc, électrique, plus que jamais le même que celui, si invisible, d’avant, ondule au gré de l’air ambiant : voilà que B., bouche bée, s’est mué éclateur à trigger. Au sol Niké efface les traces de leur passage et les loups pleurent.

Dans le local électrique qui jouxte le cimetière on s’arc-boute. Promesse tenue. Un pour tous. Au sol, tatouées, leurs ombres sont les mêmes.

Texte rédigé par Guillaume Vissac

Reprise du texte publié dans le cadre des vases communicants de novembre sur le blog de Ana Nb http://sauvageana.blogspot.com/

Dennis Oppenheim

Tu traces des cercles sur son dos et des spirales en boucle.Juste une histoire de cambrure idéale, de chute, de chair, d’humus.Quelque chose de végétal qui se déploie la nuit, vous enveloppe.Sous tes doigts s’enfoncent les arabesques, se croisent les courbes, les lignes obliques, sans pouvoir se rejoindre ou percer l’horizon.Volutes et fumée blanche se répondent puis recrachent, expulsent.Je suis le cratère, tu es volcan.Dedans doucement ça flambe, en attendant que source jaillisse et avant que lave recouvre.Je vois les ombres grandir à mesure que la lumière efface et tes mains qui s’avancent, explorent, voient plus clair à présent qu’il fait sombre.A ton cou violemment me suspends, détourne les angles, trop lisse, écorche, étrangle racine, retombe puis remonte vers la cime.Le rythme est dense, les corps trop lourds à l’abandon, bouches cherchent morsure et points de dissidence, tes dents plantées dedans.Tu ne sais pas quand ni comment ceci a commencé, tu préfères l’ignorer pour t’abreuver sans cesse, creuser encore, chercher le fond, les bords où se cogner.Jusqu’au bout la tension, la scansion, le battement qui martèle, se divise et ordonne.Colle ta respiration à la sienne, reprends souffle, aiguise, donne forme.La pulpe de ta bouche devient fruit à cueillir, les chairs s’écartent et goûtent.Il n’y a plus de mots pour dire, plus de possibilité de mesure ni espoir de visibilité désormais.Toi ici, moi là-bas, le pont pour traverser.Une simple tentative d’oubli et le désir de retourner encore, de se défaire des couches, de trouver noyau et centre sous l’écorce, la surface.Les tatouages éphémères commencent à brûler un peu la peau, sous les paupières tes yeux se retiennent de couler.Toujours le cercle, à jamais l’imparfait.Je crie, l’as-tu seulement entendu.Moi soudain je te vois.

Merci infiniment à Ana Nb pour son invitation et ce partage dans le cadre des vases communiquants de novembre.Ce texte lorsque je l’ai reçu, ce fut un peu comme une décharge qui m’a immédiatement transpercé, impressionné aussi.De A à Z, il épelle et porte la violence du monde, sa tragédie.Il la démystifie, l’affronte dans sa réalité, puis nous laisse à la fin le regard de l’enfant désemparé, perdu, tandis qu’autour semble se dissoudre dans le chaos, le chant, la lumière et la beauté du mystère.

Vous trouverez mon texte sur son blog, c’est ici http://sauvageana.blogspot.com/

Il n’y a pas de great decapitation il y a seulement le regard d’un enfant posé sur la bouche ensanglantée d’un homme- Il n’y a pas de great decapitation – Il n’y a pas de mystery – Il n’ y a pas de kill the death and the death kill you – Il y a un homme – Il y a un massacre – Il n’ y a pas d’animal mort – Il y a un dictateur – Il s’appelle M. K. –

La tête reste attachée au corps la tête ensanglantée muette prisonnière du sang du sang du corps et du sang écoulé d’autres corps de nombreux corps d’innombrables corps des corps devenus ennemis des corps aux langues différentes des corps aux pensées différentes des corps haïs des corps frères des corps aimés des corps de femmes des corps d’enfants des corps d’hommes- Il n’y a pas d’animal mort- Le sang dans les yeux le sang sur les épaules le sang sur le buste le sang sur les jambes – La tête reste attachée au corps – La tête de M. K. – Le corps porte un habit de militaire du monde un habit de maître de la guerre un habit de destructeur de vies –

Il n’ y a pas de great decapitation – Il n’y a pas de mystery – L’homme est mort par la main de l’homme – L’homme est mort par l’arme achetée par les armes vendues par une arme donnée – Il n’y a pas d’animal mort- La tête de M. K. connaît l’alphabet :

A: argent B: banque C: conseil D: dictature E: état F: folie G: guerre H: Hommes I : intelligence J : justice K: kill L: lutte M: massacre N : nord O : où P: pauvre Q: qui R: riche S: sud T: trafic U: union V: victoire W: why X: inconnu Y: yeux Z : zéro

La tête reste attachée au corps et le corps tangue de la mort infligée de toutes les morts infligées le corps s’écroule et la tête aux oreilles fermées n’entend plus les hurlements de joie de la mort donnée par le dieu des Hommes et les voix d’hommes hurlent et les armes claquent et le corps de l’homme s’écroule dans son sang et dans tout le sang écoulé et les hommes hurlent et frappent le corps du dictateur – Il n’y a pas de great decapitation – Il n’y a pas de mystery – Il n’y a pas de paroles – Il n’y a pas d’animal mort-

Il y a au bord de la bouche de l’homme l’empire du sang l’empire des silences ordonnés l’empire des cris enterrés, il y a au bord de la bouche du dictateur l’empire du pouvoir l’empire des prisons de pierre des prisons invisibles pour l’autre langue l’autre culture l’autre chant l’autre poète l’empire des prisons pour l’Autre, il y a l’empire des hurlements de la vengeance vaine. Il y a au bord de la bouche de M. K. du sang son sang d’homme.

Et autour dans les mouvements sans sens des hommes des hauts de corps des bras des mains des torses des jambes des visages d’homme, et au milieu perdu le regard baissé d’un enfant.

Texte rédigé par Ana Nb.

http://rendezvousdesvases.blogspot.com/

Reprise du texte publié dans le cadre des vases communicants d’octobre sur le blog de Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Tu as beau essayer de prendre ça comme un jeu, de lancer les vagues idées qui te viennent comme on lance les dés, d’un coup d’un seul en secouant très fort, ça ne donne pas grand chose, rien ne sort de tangible, pas la moindre amorce à laquelle t’accrocher.Les mots jaillissent en vrac, s’écoulent, mais toujours hors-sujet voire abandonnés par le sujet que tu ne parviens pas à retenir.Pourtant il te fait signe quelquefois, avant de disparaître emporté par la vitesse des choses, sans jamais réussir à percer, à faire sens.Mais le jeu, si s’en est un, devient rapidement addictif, les mots commencent à occuper l’espace, gagnent chaque jour un peu plus de terrain, s’infiltrent à l’intérieur.Et tu ne vas quand même pas te battre avec ça, ni chercher à déterrer les morts jusqu’à perdre le souffle et la substance si tu ne trouves pas la faille, le passage où t’engouffrer pour garder le fil.Pour te retrouver comme on dit dans le vif du sujet, expression qui te cloue quasiment au sens propre, alors entre mort et vif c’est vite tranché, puisqu’à l’origine tu as déjà perdu.Le lieu est trop vaste et malgré l’absence ne ressemble en rien au désert, semble même étrangement habité, je crois que tu pourrais y vivre et peut-être en faire quelque chose si tu cesses de lutter contre ce qui t’envahit, si tu parviens à faire corps avec ça, à nager un peu plus avec le courant.Les vagues, les flux, les reflux, tu connais ça par coeur, alors si ce que tu crois tenir un instant file comme le sable entre tes doigts, tu n’as plus qu’à dégringoler la dune comme personne.Te rendre à l’évidence, déposer les armes, plaider coupable si tu veux, puisqu’il n’est plus question maintenant que tu as franchi la ligne, aussi floue soit-elle, de battre en retraite.Tu peux bien l’avouer que tu n’as pas de sujet, d’ailleurs la honte sécrète toujours en elle sa part de jouissance.A décharge il est vrai, tu dors peu, particulièrement ces temps-ci, alors tes idées ne sont pas très claires, tu n’as pas de système mais ça c’est peut-être une chance, ça foisonne en désordre, sans structure, avec toutes ces créatures hybrides qui poussent à l’intérieur de toi comme dans une forêt vierge.Te transforment en une sorte de poupée russe perpétuelle, juste pleine de ces filles qui naissent et vivent dans ton corps.Pourtant elles t’encombrent souvent, le silence s’il survient, tourne très vite à la cacophonie, aucun sens en apparence toutes ces voix à n’en plus finir.Au début la sensation était plutôt agréable, à mesure que les filles grandissaient, elles commençaient crescendo à se faire entendre et leurs mots te réchauffaient.Maintenant ils menacent de brûler si tu ignores la matière, si tu ne les recraches pas d’une manière ou d’une autre.Tu regorges de petits monstres affamés dont tu ne sais que faire, ni comment relier, assembler.Tu entends la musique mais ignores la partition alors tu essaies de les nourrir, de les faire jouer, d’improviser avec elles, puisqu’elles s’animent et prennent vie même sans toi.D’ailleurs si tu pouvais amputer un de leurs membres, il repousserait sois en sûre.Raconte-les une à une, même désaccordées, enchevêtrées, emmêlées, et même si personne ne rejoint vraiment personne.Au milieu de la nuit tu cherches sommeil, calme et réparation, mais c’est difficile, alors souvent tu restes en transit, creuses encore des galeries, fouilles avec la langue, brises et cherches ressac pour finir par sombrer.Et là aussi elles continuent de s’avancer vers toi, tentent de repousser les parois qui vous séparent, cette distance de sécurité que tu imposes quelquefois histoire de respirer tranquille.Leurs vies parallèles c’est comme un labyrinthe qui devient à la fois plus vaste et plus dangereux aussi.La population s’étend et les frontières, tellement minces et distendues, finissent par craquer à force de contenir, puis par tomber.Et partout des zones vierges ne cessent de se former, partout des îles nouvelles ou inconnues émergent, qu’il te faut découvrir et inscrire avant que le jour efface.Au matin tu penses pouvoir saisir quelque chose dans ce filet que tu remontes à la surface, mais ça t’échappe encore, alors après avoir vainement tenté de le séduire, tu finis pas noyer ton absence de sujet.Tu voudrais le saisir à bras-le-corps, le ramener jusqu’à toi comme on hisse un corps devenu trop lourd puisque déjà mort.Mais la corde ne résisterait pas et le courage te manque.Bref ça risque de mal tourner, parce qu’à force de glisser entre tes mains, te vient l’envie grandissante de lui faire vraiment la peau.À défaut ou pour te défouler, tu pratiques la strangulation du vide autour du cou gracile et fictif de tes héroïnes, enfin celles qui te tourmentent, parce qu’ici les filles sont soit désenchantées soit totalement démentes, ce qui laisse assez peu de perspectives mais un espace quand même.Alors peu importe après tout si personne ne rejoint personne, ce terrain-là au moins vous appartient.Bien sûr toi aussi tu pourrais être tentée de dire, ça y est je tiens mon sujet, ou mieux encore il m’a sauté à la gorge, mais il t’apparaît toujours bancal, mal ficelé, désespérément décousu.En fait il s’esquive chaque fois que tu te lances à ses trousses, ce qui est idéal pour se perdre en chemin.C’est pour ça que tu dis à ceux qui te questionnent, veulent savoir, s’informer, comprendre, donner forme et identité, s’assurer du bon déroulement comme de l’ordre des choses.À ceux-là tu réponds objet volant non identifié, ou bien pour vraiment saboter, installation de mots à plastiquer, comme ça ils se calment un peu, un temps, ou encore font semblant.Pourtant ça n’est pas tout à fait une pirouette parce que tu ne sais vraiment pas où tu vas.Alors non tu n’écris pas un roman puisque vraisemblablement tu ignores ton sujet, ne détiens aucune clef, ne maîtrises ni l’art du récit ni celui des rebondissements.Envoie au diable les ressorts psychologiques et les formes classiques, tout ceci te laisse froide et ne s’attrape pas au lasso.Tu es bien trop fragmentée, tu t’approches autrement, tournes autour, disparais puis reviens de manière souterraine, clandestine et assez inconsciente.Les laisser murmurer, crier et s’incarner dedans, dire simplement ce qui vient et ce que tu entends.La crédibilité ici n’a aucune importance, l’essentiel est de ne pas lâcher, alors tu y vas c’est tout, et même sans savoir où.Tu es sans doute un peu égarée entre deux rives, entre renoncement, peur et passage à l’acte, écart et précipice.Sauf qu’il n’est plus possible de reculer, alors tu écris quand même, envers et contre, mais aussi avec toutes ces choses en toi violemment indéfinies et pourtant plus que vives.Tu choisis le saut et gardes sans trembler les yeux grand ouverts.Te retournes un moment puis dévoiles et laisses tomber la chute, probable, infinie, verticale.Et puisque tu ne peux voir tous ces grains de beauté qui surgissent sur ta peau, essaie de les relier par points imaginaires comme s’ils possédaient eux le pouvoir de raconter l’histoire lentement essaimée.Le trait semble hésiter puis finalement s’allonge, trébuche, se déplie à nouveau, le souffle encore trop court.La densité de l’air presque caniculaire te pousse à poser le regard plus loin, au-delà, sur les étoiles, leur brillance intermittente, dans l’immensité se fixe et plonge.

J’avais très envie d’échanger avec Christophe Grossi dans le cadre des vases communicants. Il y a son dernier livre Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde (publie.net) dont je vais sans tarder commencer la lecture puisque ça y est je l’ai ! Et le blog déboîtements sur lequel je m’arrête et reviens si souvent parce que ces textes-là font écho et me laissent empreinte. Alors moi à côté je me sens un peu frêle mais très heureuse de recevoir en partage le précieux carte, écart & trace qui explore la mémoire, les méandres comme les déchirures d’un territoire organique, nous laissant un peu de son encre sur la peau. Quant à mon texte, Avant que le jour efface, vous le trouverez ici.


carte, écart & trace

Comme ils auraient mis une majuscule au début d’une phrase, nos corps ont scanné leur carte vitale avant de l’imprimer puis ils l’ont versifiée avec des restes d’enfance (on aurait dit qu’ils étaient en train de barbouiller leur professeur de géolocalisation) mais avec des mots adultes (vous êtes ici) en raturant certaines parties. On n’imagine pas nos vies sans bavures ni mots rayés sur la carte, ils ont dit.

Nos corps ont tenté d’y retrouver leurs frontières, leur luttes, leurs guerres intestines mais la mémoire oublie souvent d’escarper les côtes et de gravir les collines, la mémoire a oublié où ils s’étaient baignés, là où ils s’ébouriffaient les cheveux, la mémoire ne sait plus où s’isoler. Alors, comme les frontières n’étaient déjà plus si nettes au bout de trois ou de quatre passages et comme le pays est rapidement devenu une zone occupée, nos corps ont jeté la mine de leur crayon sur le pays dans lequel ils avaient trop longtemps vécu.

Ils n’ont pas enregistré ce fichier sur leur bureau en teck.

Nos corps ont tracé une nouvelle carte pour savoir dans quel quartier de l’orange ils s’épluchaient aujourd’hui, dans quel autre ils pourraient pourrir. Ils ont fait cet écart pour éviter de pourrir dans leur propre orange. Puis ils ont dessiné en mots (des balises en réalité) des attitudes, des choses qui ne se disent plus, des comportements contradictoires afin de connaître les différents lieux où soigner leur dédoublement : est-ce que le simple fait de se poser la question du vieillissement nous ferait vieillir ? Le temps qu’a duré la question (là où nos corps s’abîment) le temps, lui, ne les a pas attendus. Au mieux il les a rattrapés, au pire il les a rattrapés.

Nouvel essai lors duquel nos corps ont cherché à utiliser de nouveaux outils, des mots simples, les mots de ceux qui apprennent à écrire, et des abréviations, pas de phrases complètes en tout cas. Juste une liste de mots clés et solides, comme un tatouage dans le dos, jusqu’à ce que s’impose celui-là qui depuis longtemps déjà avait commencé à s’écrire tout seul et dont les trois premières lettres avaient été grignotées.

Nos corps n’ont rien sauvegardé, ils ont ouvert une nouvelle page pour retarder le moment où ils seraient engloutis. Alors ils ont coloré les bordures et bariolé certaines régions. Et ils ont écrit au cœur du dessin que souvent leurs jours étaient un combat sur la nuit. Ils ont ensuite noirci les contours, ils ont accentué les creux, ils ont arrondi les bosses et ils ont posé un livre blanc au milieu de la page.

Nos corps ont dessiné une carte au centre de laquelle un livre blanc a bu l’encre avant de disparaître.


Texte et photo, Christophe Grossi, Les vases communicants, octobre 2011.


Les vases communicants est un ensemble polyphonique initié par François Bon via son site Tiers Livre et Scriptopolis. Le principe : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Ce beau programme a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites cités supra ainsi qu’entre Liminaire et Fenêtres Open Space. Merci à Brigitte Célérier d’avoir tenu à jour la liste des 25 échanges du mois, liste que vous retrouverez ici ou .

Une des filles qui vit dans mon corps s’est endormie quelque part, a du se paumer au creux du labyrinthe, je l’imagine tête en bas, jambes en l’air, sur un vieux sofa déglingué, couleur cramée, surface criblée.Elle mérite pas mieux la garce, sauf que c’est elle que je préfère.Il y en a d’autres à l’intérieur, je ne saurais dire exactement combien, finissent toutes par se ressembler, par coller au décor à force, elles profitent juste, se nourrissent des restes.De simples squatteuses, même pas invitées, des figurantes sous respiration assistée, n’ont pas la moindre idée de ce qui peut nous lier toi et moi.Quand je veux je débranche, mais bien trop faible en définitive pour les foutre dehors même si elles n’ont pas grand chose à dire.Et même si je ne remonte plus la mécanique de leurs jolis corps désarticulés, elles gazouillent encore un peu, je sais ça ne ressemble à rien et souvent j’ai envie de leur dire de la boucler, mais c’est comme un fond sonore, une musique d’ascenseur qu’on ne distingue plus, ça tient compagnie, ça assure l’intérim, parce-que moi je t’attends. Et depuis j’entends plus la guitare.Mais dormir aussi longtemps ça donne faim, alors j’espère qu’à ton réveil tu les dévoreras toutes, c’est léger, ça s’avale sur le pouce sans en avoir envie, c’est plus que light tu verras, t’en fais pas pour ta ligne.Et puis comme ça on y verra plus clair toi et moi, on pourra essayer de dégommer ce brouillard opaque qui nous colle à la peau depuis bien trop longtemps.A califourchon sur les branches, balance un peu les jambes, moi je monte le son, comme ça j’entends plus le battement, son accélération, ses dissonances et ses ruptures de rythme.Me cale sous la bataille de tes cheveux auburn avant de retomber, dégringole toi aussi, bancale avec le corps étreint, neutralise la douleur le temps de plastiquer.De toutes ces filles qui vivent dans mon corps, c’est toi ma préférée tu sais, parce-que tu n’as pas peur, tu balises pas, dans les deux sens du terme, même si tout ce désordre c’est complétement déroutant.Tu n’es pas vraiment belle, tu es plus que belle, parce-que jamais la même, qu’il y a cette chose indéfinie, infiniment troublante, fichée dans ton regard.Des yeux qui disent tout et leur contraire aussi, mais surtout ce qui doit basculer pour que rien ne se fige, alors moi cette vague, cet impact, je reçois cinq sur cinq.C’est vaste, un peu trop parfois, aucune paroi pour s’aggripper, y mettre les doigts c’est risqué, électrique et trop bleu ça bouleverse, tes rires se brisent de larmes et ta violence comme une allumette elle m’inquiète, mais j’entends sa caresse du plus profond qu’elle vienne.

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