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Je suis juste sonnée. Comme la plupart d’entre nous j’imagine. Pas la grande forme avant. Puisqu’il y a fatalement désormais un avant. Un fondu au noir, quelque chose qui s’éteint brutalement, puis faiblement, par intermittences, se ranime, subsiste et s’amplifie. Enfin on essaiera. Une histoire de lucioles qu’il nous faut, coûte que coûte, préserver. Dans le corps, un virus hybride et dérisoire, forcément. Sans doute via les enfants que je côtoie chaque jour à l’école. Je n’étais donc pas dehors comme le week-end précédent mais au chaud, fébrile et pas très vaillante. Mes enfants avec moi, 16 et 11 ans, ne semblent pas réaliser vraiment. Moi non plus remarque. Comment se représenter tout ça, même si tu disposes de plus d’éléments pour réfléchir, de matière, d’épaisseur. Sur le principe seulement, parce-que finalement même si c’est utile, ça ne protège en rien. La sensibilité toujours affleure, grignote et bataille avec le réel qui cogne. Je regarde le sourire de ma fille, immense, insubmersible et fragile à la fois. Comme si elle cherchait à me rassurer, un comble. Je peine à trouver les mots, tâtonne, maladroite, submergée. La prendre simplement dans mes bras. Poser les mots après. Sans plus savoir vraiment qui console l’autre. Parle avec mon fils ainé qui vit à Londres, était de passage ici il y a quelques jours. C’était bon de le voir. Le sens touché lui aussi. Comme ma soeur, plus loin encore, en Californie. Ce qu’il faut dénouer dans la gorge pour tenter péniblement de raconter. Aller à l’essentiel, à ce qui reste de sens. Se dire qu’on s’aime, qu’il faudra encore plus d’amour et puis la résistance toujours. Celle de la vie contre la peur, celle qui plie, trébuche, se prend des gamelles et des coups dans la gueule, des balles perdues mais ne rompt pas. Nuit brève, fragmentée, sans parvenir à couper plus d’une heure ou deux avec twitter, fb, la radio, les mots, les phares, ceux qui nous aident. Plus que les images qui nous absorbent. On s’est appelé hier soir, cette nuit, ce matin avec les amis, les proches. La nécessité de faire lien, d’entendre ou de lire ceux pour lesquels on s’est inquiété un peu plus. Qui vivent tout près de là et qui comme toi, plus souvent que d’autres, jouent les oiseaux de nuit. Pour rire, oublier, se noyer, qu’importe. On se réchauffe comme on peut, avec la tendresse qui scintille au fond. On se dit qu’on trinquera bientôt, qu’il nous faudra vivre un peu plus fort encore. Impossible de ne pas penser à ces très jeunes gens, dont pour certains on est encore sans nouvelles presque 24 heures après, à leurs familles, à la douleur, incommensurable. Les larmes au bord des yeux, tout le temps. Une salle de concert, les terrasses de café, l’insouciance pas tout à fait, non, mais la vie qu’on cueille ou qu’on arrache, par bouffées, parce-qu’il faut bien bordel. Parce-qu’on est là pour ça aussi et surtout. A l’origine. La naissance des choses, leur déploiement dans l’espace et le temps qu’il faudrait pour rêver. La grâce, la beauté, le partage et l’amour. Son énergie, sous toutes ses formes. Tu connais ces rues presque par coeur, les yeux fermés. Charonne, Voltaire, tu es juste un peu plus haut à Ménilmontant et souvent tu dévales pour un concert, prendre un verre ou simplement profiter de la douceur d’une nuit avec l’homme qui t’accompagne, les amis, les enfants. A bras le corps. Le Bataclan il y a un an je crois pour le concert de Brigitte Fontaine. On a ri, on a chanté, pendant et après, on a dansé aussi. Sur son morceau sublime et déjanté « Ah que la vie est belle » qui résonne, déraisonne, envers et contre tout. Même fracassée, criblée. Tu penses au frontistes, aux amalgames inévitables, à l’ostracisme et à la haine, aux religions et aux frontières, à ce qui nous divise dangereusement jusqu’à l’extrême. A ce système insensé, absurde, qu’il nous faudra repenser entièrement, au temps qui file et nous manque. A ce climat qui souvent te donne la nausée. Tu chasses ça, très vite. Respires. Laisses s’infiltrer en toi, circuler, se répandre, la solidarité, la chaleur et l’amour. Tu ne peux pas trier, organiser, ordonner les pensées, c’est trop tôt, trop à vif. Alors tu écris ça, en vrac et en désordre, sans visibilité aucune, avant d’infuser probablement, au fil des jours.Tu bois un verre de vin puisque la gueule de bois depuis ce matin déjà, t’a enveloppé de son filtre. Déposes une bougie sur le rebord de la fenêtre et penses à eux, très fort et très triste. Du haut de tes collines, tu contemples la ville qui brille encore de mille feux, du brasier de nos coeurs. Du peu de forces et de courage qu’il te reste mais qu’il nous faudra trouver. Ensemble.

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Plus tard sous les échafaudages
les draps ont glissé jusqu’à terre
un sein menu dans chaque main
nos réflexes ne servent à rien
le bourdonnement incessant des hommes
absorbés tête nue et par-dessus ton rire
nos éclats sous un sommeil de plomb
les liaisons qui se perdent
tu n’es pas un coureur de fond
les raccordements à coups de réseaux sociaux
on raisonne par l’absurde
plus loin les Appalaches l’immensité des espaces
on est pas arrivés au Far West
je voudrais bien encore une rasade puisqu’on déborde
trop étroite la robe me pendre à ton cou plutôt crever
un dimanche l’amour ça remonte jusque dans la gorge
boire le sel de la peau à petits coups de langue
creuser des lacs rien à la surface pas un signal
la connexion est interrompue
le bleu comme Osiris finit toujours par se noyer
c’est comme ça tu crois qu’on file à l’anglaise ?
comme l’oiseau traverse le ciel
aussi vite qu’une flèche ——>

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A rebours le décompte

de ces hypnoses, de ces histoires

qui se meurent, se défont, dégringolent

depuis le ciel là-haut tu vois ?

et puis aussi un peu sous les doigts, dans les draps

le genre de petit matin où il ne fait ni chaud ni froid,

c’est encore tiède

ce que la nuit lentement effiloche

puis arrache d’un coup sec

à mesure que le jour se lève

Le once upon a time & let die.

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Aura vu les larmes couler

le long des nervures, à travers les fougères

les eaux sombres du fleuve emporter les pirogues

la lumière, ses éclats, noyer tous les sourires

parviendras-tu, pour me rejoindre

à regagner la rive

à craquer sous la lune les dernières allumettes

à faire jaillir la pluie pour rafraîchir mes lèvres

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Novembre 67 sous la neige, le 21 pour être exacte.
Vers 5 heures du matin au sortir d’une nuit blanche et phosphorescente, tu guettes les premières lueurs du jour pour t’évader, respirer et déjà tu ne fais pas de bruit, on entend à peine ton cri.
Ta mère dont c’est pourtant le premier enfant ne souffre quasiment pas. A la fin des années soixante en France, même si techniques de préparation à l’accouchement et péridurale existent en théorie, leur mise en pratique se fait toujours attendre après des siècles d’enfantement glorifié dans la douleur sous prétexte de malédiction biblique.
Tu es comme ils disent un « beau » bébé de 3 kgs 5 aux traits fins, au petit nez pointu et à la bouche charnue. Un teint de porcelaine et de grands yeux bleus qui le resteront.
Je doute que ce soit vraiment ton choix, venir au monde à la clinique Jeanne d’Arc, au 75 de la rue St Maur à Rouen, temps d’hiver pour un automne, trop de buée sur la vitre, la neige qui recouvre la ville. L’horizon se distingue mal, l’atmosphère un peu lourde et la sensation d’être ensevelie avant même de pouvoir éclore. Métamorphoses et chrysalide durent longtemps. Dans ta bouche un goût de chloroforme, dans ton corps des angines, des otites à répétition.
Ici rien ne bouge, rien ne semble annoncer ce qui déferlera bientôt à Paris au printemps de l’année suivante.
Ville de province au cent clochers, suffisamment bombardée pour en garder visibles les séquelles, juxtaposées par endroits aux vestiges moyenâgeux. Les colombages bordent des ruelles sinueuses dont les pavés irréguliers s’opposent aux constructions massives, sans charme, de l’après-guerre. Ce sont de simples flashes, des bribes de souvenirs en désordre, une vision déconstruite de la ville dans laquelle tu ne resteras pas très longtemps, déménageant régulièrement au gré des mutations de ton père, qui lui chaque fois, ne demande que ça. Tu connaîtras d’autres villes de Province, d’autres raisons locales de t’emmerder plus ou moins royalement, puis plus tard de vraies raisons profondes et souterraines de te barrer définitivement à un âge non autorisé.
L’ennui à haute dose comme puissant hallucinogène. Sorte d’accès prioritaire, de voie express pour accéder à des vies parallèles, à des amours plus extras qu’ordinaires. Par les détours qu’emprunte ton imaginaire, au gré de tes lectures, tu apparais successivement et de manière classique, danseuse, princesse ou bien gitane. Ton cousin lui te préfère en indienne aux tresses blondes et te voilà prisonnière d’un cow-boy de pacotille. Attachée pour de vrai puis salement oubliée au tronc du saule-pleureur, tu grattes un peu l’écorce, enfonces trop loin dans la paume les ongles puis chiales au fond du jardin en oubliant de crier.
Il y a dans la petite enfance, d’assez longues périodes dans une grande villa des bords de Seine et de cette route en boucle qui mène de Rouen à La Bouille, du bac et de la traversée, tu te souviens surtout du Château de Robert le Diable et du carrefour de la Maison Brûlée, du simple pouvoir de leurs noms. D’abruptes falaises de craie dominent le jardin qui observe le fleuve avant de grimper pour se dissimuler plus haut vers les collines. Il y a l’espace pour se perdre, les cachettes nombreuses pour jouer à disparaître. Tu te souviens de la rosée du matin et du givre en hiver, des brassées d’hortensias, des péniches qui lentement s’avançaient pour gagner l’embouchure, de la chapelle abandonnée dont le sol craquelé laissait échapper quelquefois des serpents. De moments de frayeur et d’extase, très purs, très mystérieux, qui n’appartiennent qu’à l’enfance, aussi muette soit-elle. Un paysage noyé par le fleuve noir, la pluie fine qui coule sur la pierre blanche, la mélancolie en dentelles de novembre.

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Souvent je voudrais échapper à l’enfant que j’étais
mais il arrive toujours un moment où elle regagne le terrain perdu
j’ai beau accélérer pour qu’elle s’essouffle,
creuser la distance pour ne plus l’entendre,
elle finit chaque fois par me rejoindre
et moi par la reprendre
sans doute parce-qu’elle n’est pas finie,
que quelque chose très tôt s’est brisé,
a freiné la courbe et l’élan.
Je voudrais que le barrage cède
je voudrais pleurer un bon coup
j’écris simplement là où je voudrais pleurer.
J’écris où le sang s’écoule,
ruisselle le long des cuisses
j’écris du fond de l’enfance
et du creux de mon ventre
j’écris pour me rapprocher du point de vertige
J’écris sur l’ourlet brûlant de la bouche de l’enfant
j’écris parce-que j’ai décidé de perdre la mémoire
J’écris où il me faut sans cesse revenir
J’écris avec toujours ce mouvement de la mer
qui berce et gronde,
monte et redescend,
se jette pour mieux s’éloigner
j’écris lorsque les vagues sont trop grandes
j’écris pour être moins terrifiée
j’écris parce-que tu ne m’as pas dévorée entièrement
j’écris depuis l’intérieur du labyrinthe
j’écris du fond de mes poches trouées
par poignées de silence
j’écris sur la trame usée du jean
ou l’encre bleue pâlit.
J’écris parce-que je suis mal faite
qu’il y a des vices de forme
un défaut d’origine

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Il est midi quinze lorsque tu te décides enfin à prendre les choses en main, à commencer par tes poubelles qui débordent plus ou moins comme le reste. Bien sûr tu n’imagines pas qu’il s’écoulera pratiquement deux heures avant de pouvoir retourner librement chez toi. Entre le 0 et le 1, en guise de nombre imaginaire, dans l’entre-deux et dans l’intervalle, il y aura cette sorte de prise d’otage en solitaire with myself. Prisonnière d’une cage de verre et d’acier, blonde aphone dans son aquarium, tu n’as rien d’une Barbarella mais un vrai ravisseur ça aurait quand même un peu plus de gueule. Parce-que toi, encore semi-inconsciente à cette heure matinale malgré deux cafés noirs, tu méprises le danger et pars quasiment nue, tout au moins désarmée, l’oeil flou et le cheveu hirsute. En dehors de tes clefs, rien pour te distraire, te soustraire, faire diversion ou te relier au monde. Entre tes doigts, ramassé à la hâte à l’issue du tri sélectif d’un genre plutôt douteux, le courrier froissé du syndic te réclamant quelques centaines d’euros. L’objet flambant neuf coûte en effet une blinde, projet pharaonique et visionnaire dont les travaux épiques, le bruit et la fureur, durèrent plus d’une année. Comme à ton habitude, entre deux bouffées d’angoisse, tu oscilles et batailles pour trouver la respiration nécessaire au parti-pris léger des choses et savourer l’absurde. Coincée dans l’habitacle, tu constates la claustrophobie et mesures les maigres ressources dont tu disposes quand tu creuses en toi-même. Ne doute pas qu’à cette heure et puisque le temps passe, il essaie, par salves régulières et jusqu’à épuisement, de te joindre. Sauf que cette fois la disparition est réelle, concrète, imparable. A trop vouloir combler, remplir et satisfaire, c’est moi toute entière que tu recouvres sans en avoir conscience. Parce-que tu vois, il m’importe assez peu finalement que nous soyons bien ensemble et que nos corps s’accordent. Ce que j’aimerais c’est que tu touches en moi quelque chose que j’ignore. Que de l’argile de nos bouches, l’amalgame de nos souffles, le frottement de nos peaux, surgisse une forme nouvelle. Que de cette matière-là se révèle quelque chose qui dort à l’intérieur et que je ne connais pas. Je veux retrouver les équilibres instables, les prises mal assurées, le silence, ce qui tremble, les espaces pour se perdre entre deux pierres blanches. Je veux pouvoir trébucher, risquer de m’écorcher, laisser cicatriser ou bien danser à l’air libre et au vent. Ma vie est une suite d’accidents, quelques-uns, funambules, sur les doigts d’une seule main, sont néanmoins beaux à tomber. Ensuite il y eut la désincarcération précédant la descente en rappel pour finir par atterrir dans les bras puissants d’un technicien des élévateurs Alma, poésie quand tu nous tiens. Bref le retour au vivant, à l’amplitude et au mouvement. Depuis tu as lu quelques vers de Glissant, laissé le désordre un peu plus s’installer, observé le jour redescendre et la lumière qui, vue d’ici et jusqu’au crépuscule, n’en finit pas d’être belle et changeante. Plus qu’il n’en faut pour te sauver la mise.

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En face d’elle, tu deviens gauche, maladroit, ton souffle se fait court, tu peines à trouver les mots, le bouillonnement est trop grand. Te sens généralement fiévreux mais surtout très con et un peu dingue aussi, désaxé, déréglé par ce que tu crains de ne pouvoir dissimuler ou canaliser. Le courant qui menace de renverser la digue et toi au milieu qui t’accroches, te débats pour ne pas boire la tasse, rester tant bien mal à la surface et surtout bouche cousue. Parce-que chaque fois tu renonces, dans l’incapacité émotionnelle et physique de te rendre intelligible et spirituel, de tenter quoi que ce soit qui ressemblerait, de près ou de loin, à l’amorce d’une approche. C’est lâche mais tu apprends à vivre aussi avec ça, te familiarises avec les regrets qui à la longue, se font moins vifs. Et puis parler à quoi bon puisque tu sais que tu manqueras de précision et ça tu ne le supportes pas. D’une manière générale quand tu te lances vraiment c’est qu’il est déjà trop tard et que forcément plus personne ne s’y attend, qu’il n’y a plus rien à perdre. Tu finis donc le sale boulot et flingues tout ce qui bouge encore. Là en principe et par effet de surprise voire de sidération, ce sont les autres qui restent sans voix. Tu n’as jamais ignoré qu’il te fallait descendre assez profondément dans la matière sombre pour être soudainement ébloui de clarté et que ça n’est pas fait pour durer, que d’ailleurs rien ne dure, que c’est juste quelque chose à saisir. Et puis se taire c’est aussi la possibilité de mieux la regarder. Contempler de manière intime, lente et scrupuleuse, s’y perdre volontairement, devenir cet explorateur égaré, déboussolé, légèrement ivre qui s’obstine et s’enfonce un peu plus chaque jour. Zoomer, rétrécir, passer de l’infime au plan large, terminer par un très long travelling et s’en émerveiller. Tu peux être subjugué par un minuscule grain de beauté, te réjouissant de la régularité des contours comme de sa couleur que tu associeras à celle d’une biche avant d’être troublé à la vue d’une mince veine bleue qui t’évoquera la fragilité d’une libellule. Te voilà comme le maitre d’un monde situé hors du temps et loin du chaos, après toutes ces pitoyables dégringolades. Muni de cette pensée magique et pure, que toi seul la connait dans ses moindres détails. Elle n’est plus à ce moment-là une femme ordinaire, ne l’a d’ailleurs jamais été mais quelle que soit la nature de sa singularité ou de sa grâce, elle se mue sous tes yeux en une sorte de cartographie poétique du sensible. Tu n’aspires qu’à devenir le vent qui caresserait la peau, réchauffant ou rafraîchissant simplement ce qui doit de l’être. Dévorer des yeux serait l’expression consacrée, si elle ne nous apparaissait dans ce cas précis, injuste, indélicate, réductrice et très insuffisante. Sa nuque t’obsède tout particulièrement si les cheveux sont attachés. Fine et longue, gracile et nerveuse, telle une tige qui soutiendrait la fleur et serait parcourue de toutes ces petites mèches sauvages et folles qui bataillent et t’émeuvent. A force d’observation, l’idée même de son visage se fragmente, se décompose, se joue de toi et de son apparence en de multiples facettes. La carnation diaphane et satinée prend des reflets de nacre. Invariablement et où qu’elle se trouve, le grain de sa peau semble absorber la lumière. Une texture laiteuse et sucrée où sur la bouche de fraise se presse au centre un doigt couleur cerise. Te vient l’envie violente et déraisonnée d’y poser les lèvres, de mordre à même la pulpe, d’y enfoncer la langue et d’oublier le reste. Ce poids dans ta poitrine et puis la nostalgie qui s’empare certains jours de ton être jusqu’à le tordre entièrement. La poésie, la beauté, détiennent ce pouvoir de te couper le souffle et de te délivrer. C’est là que tu peux encore, de temps à autre, sortir de ton mutisme, sauver ta peau en quelque sorte. Dans cette façon que tu as d’agencer les mots, de les relier entre eux, de les entrelacer puis de les étirer jusqu’au craquement pour qu’à la fin ils claquent. Tu n’es pas un employé modèle, tu n’es pas employé tout court, tu n’as ni réel diplôme ni permis de conduire, tu n’es plus un mari, ne l’a jamais vraiment été, tu as des enfants qui grandissent ou sont déjà partis et qui tous finiront par partir. La vie s’offre à toi autrement, dangereusement, de manière souterraine et solitaire souvent. Il faut te faire violence pour y trouver sens, sel et substance. Là où les plaisirs qu’on dit terrestres, ne trouvent que rarement grâce à tes yeux, la nuque presque vacillante de cette femme, te semble tenir du miracle. Qu’elle s’offre à ton regard, soit reliée au reste du corps, s’anime et exprime quelque chose d’unique, qui ne saurait se reproduire. Un miracle de courbe qui aurait besoin de tes mots, de tes yeux pour exister un peu plus qu’en elle-même, un peu plus que sous les mains et les caresses d’un amant.

 

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Tu me dis en anglais, puisque souvent nous nous heurtons aux limites de la langue, aux petites frustrations qu’elle engendre, nous n’avons pas besoin du langage, il y a d’autres formes de langage. Je ne te réponds pas, acquiesce en quelque sorte, sans pouvoir m’empêcher de penser à quelques-uns des mots de Barthes dans ses fragments d’un discours amoureux. Pourtant c’est vrai que si je me place en observateur, si je cherche traces, je constate qu’il n’y a pas d’encre sur ma peau lorsqu’elle se froisse contre la tienne. Seulement la sensation de chaleur que provoque la circulation du sang lorsqu’elle s’accélère dans nos veines. Ce même sang qui irrigue et alimente, la subtile, la dévorante, la tendre mais cruelle mécanique. Et puis ce léger goût de sel qui reste un moment sur la langue avant qu’il ne s’évapore. Alors puisque c’est comme ça, je ne t’écrirai pas mais je promets d’écrire aussi longtemps que j’en conserverai le souffle. J’inventerai ce qui pourrait se dire et se jouer si nos jours n’étaient pas comptés, j’écrirai simplement les regards, le silence, le désir et la peau, ne m’éloignerai plus du vivant et de l’organique, de l’origine et de son essence. Je me souviendrai des yeux qui tombent dans le regard de l’autre, de ton hyper bleu qui fugacement me pénètre puis retourne à son ailleurs. Le corps est un objet physique mais le corps amoureux dans sa réaction chimique au contact de la peau de l’autre, devient un objet sensible, il prend de la vitesse et s’élance avant de retomber. La chute est nécessaire et la correspondance amoureuse n’est le plus souvent qu’un jeu de miroirs aux reflets narcissiques, misérables et tranchants. Un temps déjà vécu et forcément perdu. Dis-moi combien tu m’aimes, à quel point je suis belle et comme je t’appartiens. Car s’il suffisait de simplement le dire, de le murmurer à l’oreille de l’autre, de vivre l’instant, de l’accueillir entièrement pour mieux le laisser partir. Non, il faut aussi l’écrire, le graver en quelque sorte, afin que l’autre le lise, le relise, s’y roule et s’y enivre. Pourtant si je m’écoutais, j’entendrais plutôt combien je manque à ma vérité, à quel point je me soustrais à la sincérité, à l’innocence, à la simplicité. Je veux juste rejoindre l’espace à la fois libre et clos, ouvert et intime, lumineux et nocturne de la poésie, celui qui échappe à la langue. Me glisser dans cet interstice, enfiler une robe rouge et sentir ma langue s’enrouler à la tienne, ma bouche fondre et mes hanches laisser parler le rythme.

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S’engouffrer dans le supermarché, celui du coin de la rue, c’est là généralement que tu parviens à te soustraire à ta propre trace, puisque désormais partout ou presque, on nous piste. Ici aussi bien entendu, tu as encore une carte bleue, voire la carte de fidelité, tu es fichée, tu es un putain de bon client et c’est tout. ici tu te perds un moment parmi toutes ces identités, qui socialement n’ont rien à faire ensemble et qui pourtant régulièrement, se croisent, avec l’ impossibilité d’échapper à la proximité de l’autre, à son urgence, variable. Fatigue ou simple lassitude, les sourires, un peu forcés, figés, automatiques et la tension presque palpable dans les corps, les attitudes, les abandons surtout. Quelques dérapages de temps à autre, lorsque les nerfs n’en peuvent plus de tenir et lâchent pour une broutille, une étincelle, un rien. Humanité en 3 d, boire et manger on n’y coupe pas, on a pas encore trouvé le truc, on en est plus très loin. Les aliments exposés ici semblent avoir perdu leurs goûts, leurs saveurs, on recrée, on injecte, des couleurs, des parfums, comme un semblant d’ambiance et d’authenticité. Mais au moins, une fois le barrage des caisses franchi, ton portable ne capte plus et le temps d’une esquive, ça repose. Tu peux essayer de fermer les yeux, tenter de poser un voile flou entre toi et le monde, entre toi et les autres, entre toi et toutes ces sales histoires en patchwork, effilochées, déchirées, plus ou moins recousues. Mais bon c’est difficile quand même de ne rien voir. Il y a ceux qui comptent chaque pièce, serrent douloureusement leur porte-monnaie, leur maigre trésor et l’essentiel de leur survie, s’y agrippent comme un naufragé s’accroche à un radeau qui prend l’eau. Se nourrir reste incontournable, sauf lorsqu’on va si mal que plus rien ne passe, que chaque bouchée reste douloureusement coincée en travers de la gorge. Le plus grand nombre se tient dans l’entre-deux, ou bien oscille, plus ou moins sur le fil, parfois carrément sur le bord, ils font gaffe mais pas tout le temps. Pendant quelques jours, en général en début de mois, il soufflent, s’octroient de menus plaisirs. Te réfugier ici aussi pour échapper aux vent, à la pluie, aux éléments qui s’emballent, pour remettre de l’ordre dans tes cheveux humides, dans la jupe qui forme corolle autour des cuisses encore nues. Nous sommes fin septembre et c’est toujours un peu l’été. La pluie d’orage, violente, subite, colle les vêtements à ta peau, ils vont sécher, la peau aussi séchera. Pour les sentiments, c’est différent, tu n’as pas vraiment de prise, ils résistent, persistent à te poursuivre, se montrent diaboliques et rusés. Pourtant toi aussi tu uses de subterfuges, t’évades dans des considérations futiles, marchandes, tentes quelques compromis, soupèses et compares. Un peu de chocolat noir aux vertus reconnues ne te ferait pas de mal, hésites entre deux marques, bio ou pas, s’y soumettre ou s’en balancer. Tu évalues la tronche des salades encore vertes dans leur sachet sous vide, le temps qu’il reste, la buée qui menace. Nos combats modernes sont périssables, la date limite te prend souvent de cours. Avec toi c’est pareil, il y a trop de désordre, d’agitation, de questions, de valses hésitations, suivies de bouffées ou flambées d’optimisme qui finissent par rétrécir ou carrément par se ramasser. A la longue c’est épuisant tout ça. Dans un supermarché, tu peux aussi te mettre à pleurer, parce-que d’un coup ça te rattrape, follement. Tu es comme un vieux type sentimental qui peine à cacher ses larmes et ça te colle au train, bordel. Oui vraiment ça t’emmerde, la nostalgie, la conscience du temps qui passe, le désespoir de certains et puis le tien qui ne fait pas le poids c’est clair. Juste un truc de naissance, un manque jamais comblé, une tristesse de fond de tiroirs, une curiosité ordinaire pour la plupart d’entre nous. Certains s’en sortent mieux que d’autres, c’est inégal et c’est comme ça, les armes dont on dispose, celles qu’on se fabrique, le sens inné de la lutte. Bref tu aimerais bien poser le trop-plein quelque part, t’en défaire non mais délester un peu ne serait pas un luxe. Ton sac est plein à craquer mais c’est bien quand ça craque finalement. C’est humain, misérable et touchant à la fois, sauf quand on s’apitoie trop longtemps sur son sort. Oui c’est là sans doute et sans en avoir conscience, qu’on s’approche étrangement du beau. Enfin c’est une question de goût, moi j’aime bien sentir les craquements dans mon corps, sentir ce qui se trame à l’intérieur. Leurs nouveaux sacs en plastiques verts à trois centimes d’euros l’espoir, sont bien trop minces pour contenir nos débordement, mais bon trêve d’avalanches, ce n’est pas comme si je n’avais rien d’autre à foutre, que passer ma vie à t’attendre.

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