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Category Archives: Les vases communicants

© Eddie Andras de Marcy


Il y a quelques semaines Nolwenn Euzen m’a proposé cet échange de juin dans le cadre des vases communicants, cela m’a fait plaisir, de la lire comme de la rencontrer, en la voyant j’ai pensé à un elfe, un elfe léger dont la fraîcheur et la simplicité apparentes contiennent aussi des vagues impétueuses, des choses singulières, agitées, organiques, une langue précise et fine, quelque chose de fragile et risqué à la fois.Et puis par chance Nolwenn a suggéré un fil conducteur, un support, un de mes albums photos virtuel, du noir et blanc, des portraits d’hommes uniquement, des hommes que je ne connais pas, des hommes qui vacillent et tombent quelquefois.Cet album s’intiule « I demand reality, I’m going mad », j’en ai gardé le titre, je suis partie de là, vous trouverez son très beau texte ici, il m’a touché.Et le mien sur son blog http://nolwenn.euzen.over-blog.com/

La peau est longue à moins que tu l’épelles longtemps

On ne sait pas qui envoie quoi, celui qui tient le plus longtemps. Est-ce que les mots sont tombés. Est-ce que l’oeil peut rester à ne pas dire, frôler, à faire le tour. Je campe un lieu où sentir. Je dis: Ta langue !, le sexe en retard.

A combien, et c’est d’abord les yeux, dis-je de venir. Ils ne savent pas où prendre, où s’accrocher, s’attarder. Ils resteraient longtemps, ce ne serait plus toi. Ni moi. Une fréquence où nous nous demandons, nous appelons. Nous descendrons, nous toucherons où nous baignons, sans bord. Sans se connaître autrement que de notre descente dans le fait d’être là.

Il a la fréquence où tu l’as demandé, tu prends la sienne. Ils ne savent pas se prendre d’où ils s’appellent. Chutent. Rapent. La peau est longue à moins que tu l’épelles langue molle, sans effort. La ville est haute, ses façades mortes. Un lien te couve, c’est la langue au genou, sa détente à l’oreille, le doigt sur la ville. Sa plainte dans l’oeil, le pied dans la tête. Tu peux rester, passer, partir, laisser claquer. Epouser le repos.

Il faudrait arracher ce qui se passe, te le flanquer sur la peau. Tu sauras que la voix baisse, que les larmes poussent au bord. Tu auras honte d’avoir parlé si haut, le murmure douloureux. Tu ne sais pas comment souffrir, ni où loger ta peine. Il faut beaucoup de pièces, de serrures, de plans que tu basculent. Que tu t’écoutes de la tête au pied main dans la main pour te toucher du doigt. Dire merde autant de fois que ton coeur dira oui. Tu ne sais pas chuter sans être sûre de te relever ailleurs.

L’oeil recule. Le moindre passager s’y découpe en plans successifs. La nuit revient, tes désirs plus complexes. Il faudrait au moins ta colère, du jeu dans les plans, des mots qui se plantent. Incorrects à force de savoir. Une vie moins exacte, sans la peur. Les risques prennent de la douceur. On les entend tomber sans crainte. Ils ouvrent, nous rassurent.

Il suffit que le mot vienne facilement, qu’on comprenne sans effort, s’en étonne sans rien dire. Qu’il m’accompagne en creux, qu’il te ressemble où je te trouve, qu’il tombe, casse, puis suture à nouveau, raccorde, reprenne. Tu parles du mot mais tu avales la boîte à clous. Tu n’as pas appris à sentir d’où tu viens.

Tu cognes plus fort que ta voix contrôlée, – et comme c’est difficile ce qu’on apprend pas de nous. Nos réalités inciviles. Nos murs de protection dressés. Des peurs qui ne sont pas les nôtres. Est-ce que le bruit t’appartient, ce silence et la vie qui s’écarte. Les marteaux sont tombés. Le corps aux trousses.

Si l’histoire se raconte, tu sèmes un peu d’absurde, beaucoup d’idiotie et d’humour. Quelque chose de curieux, un étonnement. Le réel sans plus de gravité qu’une promenade. Tu imagines cette histoire, sa brise. Tu la laisses pénétrer, s’implanter, donner ses clins d’oeil.

Texte rédigé par Nolwenn Euzen

http://rendezvousdesvases.blogspot.fr/2012/05/liste-juin-2012.html

« d’or est sa peau plantée au sol » ces mots-là et tant d’autres, à la fois totalement flexibles et tendus comme un arc.J’adore la liberté comme le son de sa langue électrique et ultra moderne qui claque, bouscule et percute chaque fois.Merci infiniment Guillaume Vissac pour cet échange de décembre dans le cadre des Vases Communicants.
Vous trouverez mon texte sur son blog

– Métamorphose (très) librement inspirée d’un (certain) fait divers d’il y a quelques années.

Ils sont deux, allumettes dont les membres s’agitent, ombres au ciment piétinée par leurs pieds. Martèlent alors au sol les bulles d’air (Niké s’en mêle). Ils prennent par la gauche, par la droite, par le bas. Sur leurs talons les loups talonnent. Ils gueulent. Ils jaillissent. N’ont plus de nom à eux ni d’âge. A. d’abord, B. ensuite, frôlent en courant les tombes et leurs poumons papier halètent. Faut grouiller.

Les loups ont des papattes en cuir et des griffes sous les semelles qui adhèrent au terrain, quel qu’il soit. Hadès leur a filé gratos une haleine d’homme et pas à pas, foulée fanée après la précédente, ils se métamorphosent en ombres. L’écho des pas des bêtes impriment aux pouls des pulsations déviantes et des rythmes bashés.

Les bras les jambes des allumettes crépitent et A., et B., et leurs souffles et leurs ombres emmêlés. Ont-ils avant d’avoir lancé le sprint noué un pacte entre une gorge et une autre, pacte sanguin entre les deux poignets, ou invisible lancé par l’oeil et rattrapé par l’autre, entre les deux pupilles un câble inoxydable, ont-ils dit un pour tous, tous pourris ? Qui sait. En tous les cas ils courent, l’un et l’autre harponnés à eux-mêmes, et la pointe de leurs ombres mordue par la gueule des canins. Niké prend à son tour ses responsabilités : souffle sur les ombres pour que les ombres s’ouvrent. Et décollent les deux gamins, les allumettes, qui désertent, l’un et l’autre, ores, le cimetière.

Les loups sont tout sauf doux, les loups sont en Kevlar. Ils cherchent à l’oeil la forme en fuite de leurs deux proies. Où ça ? Hadès les hume et les recrache sur leurs talons. Niké peste, les allumettes s’enferment dans son dos et si loin de la portée de ses doigts. Les loups pilent. Leurs pattes font moudre la poussière. Ô comme résonne le si cruel silence. Hadès explique qu’il ne donne pas cher de leur peau.

Les allumettes et leurs ombres, entortillées entre elles, avancent, en plein dédale, sur la pointe de leurs pieds. Hurlent encore, hors les murs, la gueule des canidés. Leurs mots hachés par l’âme d’Hadès sont illisibles pour leurs tympans trempés dans l’air ambiant, sec et mat, qui bourdonne. Tout doux dit l’A., je te suis mais surtout ne te retourne pas, lui répond B.. Au ralenti les corps se hâtent et sur la peau, le crâne, les bras, tous les cheveux se hissent.

Niké, Hadès et les deux ombres à tête de chien patientent, de l’autre côté des parois du dédale.

Droit comme un I A. se déchaîne : ocre sa peau se tire hors de lui-même et son visage le fuit. Il frôle les conducteurs. Les squelettes, pylônes, sbires du grand H, se penchent vers lui pour le toucher. A. lâche les doigts de B. son frère mais se retourne, dit : désolé. Le pylône chope son corps par l’épine (hurlent les loups dehors) et ouvre les vannes de leurs Watts. Mais avant que le courant jaillisse, Niké souffle sur A., tous les remous s’effacent et sa peau se torsade.

Droit comme un I A. se transforme : d’or est sa peau plantée au sol. B. voit passer son frère, son ombre bis, de l’état d’homme à celui d’allumette, et d’allumette à parafoudre dans la foulée. Niké triche, les loups allongent le bec. On fait tomber la foudre, A. est immunisé. Pour assimiler B., A. de lui-même et sans l’aide de Niké, tourne sa main vers lui et lui dit attrape-moi. B. se retourne et touche le derme du parasurtenseur. Les ombres sont les mêmes. Un arc, électrique, plus que jamais le même que celui, si invisible, d’avant, ondule au gré de l’air ambiant : voilà que B., bouche bée, s’est mué éclateur à trigger. Au sol Niké efface les traces de leur passage et les loups pleurent.

Dans le local électrique qui jouxte le cimetière on s’arc-boute. Promesse tenue. Un pour tous. Au sol, tatouées, leurs ombres sont les mêmes.

Texte rédigé par Guillaume Vissac

Merci infiniment à Ana Nb pour son invitation et ce partage dans le cadre des vases communiquants de novembre.Ce texte lorsque je l’ai reçu, ce fut un peu comme une décharge qui m’a immédiatement transpercé, impressionné aussi.De A à Z, il épelle et porte la violence du monde, sa tragédie.Il la démystifie, l’affronte dans sa réalité, puis nous laisse à la fin le regard de l’enfant désemparé, perdu, tandis qu’autour semble se dissoudre dans le chaos, le chant, la lumière et la beauté du mystère.

Vous trouverez mon texte sur son blog, c’est ici http://sauvageana.blogspot.com/

Il n’y a pas de great decapitation il y a seulement le regard d’un enfant posé sur la bouche ensanglantée d’un homme- Il n’y a pas de great decapitation – Il n’y a pas de mystery – Il n’ y a pas de kill the death and the death kill you – Il y a un homme – Il y a un massacre – Il n’ y a pas d’animal mort – Il y a un dictateur – Il s’appelle M. K. –

La tête reste attachée au corps la tête ensanglantée muette prisonnière du sang du sang du corps et du sang écoulé d’autres corps de nombreux corps d’innombrables corps des corps devenus ennemis des corps aux langues différentes des corps aux pensées différentes des corps haïs des corps frères des corps aimés des corps de femmes des corps d’enfants des corps d’hommes- Il n’y a pas d’animal mort- Le sang dans les yeux le sang sur les épaules le sang sur le buste le sang sur les jambes – La tête reste attachée au corps – La tête de M. K. – Le corps porte un habit de militaire du monde un habit de maître de la guerre un habit de destructeur de vies –

Il n’ y a pas de great decapitation – Il n’y a pas de mystery – L’homme est mort par la main de l’homme – L’homme est mort par l’arme achetée par les armes vendues par une arme donnée – Il n’y a pas d’animal mort- La tête de M. K. connaît l’alphabet :

A: argent B: banque C: conseil D: dictature E: état F: folie G: guerre H: Hommes I : intelligence J : justice K: kill L: lutte M: massacre N : nord O : où P: pauvre Q: qui R: riche S: sud T: trafic U: union V: victoire W: why X: inconnu Y: yeux Z : zéro

La tête reste attachée au corps et le corps tangue de la mort infligée de toutes les morts infligées le corps s’écroule et la tête aux oreilles fermées n’entend plus les hurlements de joie de la mort donnée par le dieu des Hommes et les voix d’hommes hurlent et les armes claquent et le corps de l’homme s’écroule dans son sang et dans tout le sang écoulé et les hommes hurlent et frappent le corps du dictateur – Il n’y a pas de great decapitation – Il n’y a pas de mystery – Il n’y a pas de paroles – Il n’y a pas d’animal mort-

Il y a au bord de la bouche de l’homme l’empire du sang l’empire des silences ordonnés l’empire des cris enterrés, il y a au bord de la bouche du dictateur l’empire du pouvoir l’empire des prisons de pierre des prisons invisibles pour l’autre langue l’autre culture l’autre chant l’autre poète l’empire des prisons pour l’Autre, il y a l’empire des hurlements de la vengeance vaine. Il y a au bord de la bouche de M. K. du sang son sang d’homme.

Et autour dans les mouvements sans sens des hommes des hauts de corps des bras des mains des torses des jambes des visages d’homme, et au milieu perdu le regard baissé d’un enfant.

Texte rédigé par Ana Nb.

http://rendezvousdesvases.blogspot.com/

J’avais très envie d’échanger avec Christophe Grossi dans le cadre des vases communicants. Il y a son dernier livre Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde (publie.net) dont je vais sans tarder commencer la lecture puisque ça y est je l’ai ! Et le blog http://deboitements.net/ sur lequel je m’arrête et reviens si souvent parce que ces textes-là font écho et me laissent empreinte. Alors moi à côté je me sens un peu frêle mais très heureuse de recevoir en partage le précieux carte, écart & trace qui explore la mémoire, les méandres comme les déchirures d’un territoire organique, nous laissant un peu de son encre sur la peau. Quant à mon texte, Avant que le jour efface, vous le trouverez ici.


carte, écart & trace

Comme ils auraient mis une majuscule au début d’une phrase, nos corps ont scanné leur carte vitale avant de l’imprimer puis ils l’ont versifiée avec des restes d’enfance (on aurait dit qu’ils étaient en train de barbouiller leur professeur de géolocalisation) mais avec des mots adultes (vous êtes ici) en raturant certaines parties. On n’imagine pas nos vies sans bavures ni mots rayés sur la carte, ils ont dit.

Nos corps ont tenté d’y retrouver leurs frontières, leur luttes, leurs guerres intestines mais la mémoire oublie souvent d’escarper les côtes et de gravir les collines, la mémoire a oublié où ils s’étaient baignés, là où ils s’ébouriffaient les cheveux, la mémoire ne sait plus où s’isoler. Alors, comme les frontières n’étaient déjà plus si nettes au bout de trois ou de quatre passages et comme le pays est rapidement devenu une zone occupée, nos corps ont jeté la mine de leur crayon sur le pays dans lequel ils avaient trop longtemps vécu.

Ils n’ont pas enregistré ce fichier sur leur bureau en teck.

Nos corps ont tracé une nouvelle carte pour savoir dans quel quartier de l’orange ils s’épluchaient aujourd’hui, dans quel autre ils pourraient pourrir. Ils ont fait cet écart pour éviter de pourrir dans leur propre orange. Puis ils ont dessiné en mots (des balises en réalité) des attitudes, des choses qui ne se disent plus, des comportements contradictoires afin de connaître les différents lieux où soigner leur dédoublement : est-ce que le simple fait de se poser la question du vieillissement nous ferait vieillir ? Le temps qu’a duré la question (là où nos corps s’abîment) le temps, lui, ne les a pas attendus. Au mieux il les a rattrapés, au pire il les a rattrapés.

Nouvel essai lors duquel nos corps ont cherché à utiliser de nouveaux outils, des mots simples, les mots de ceux qui apprennent à écrire, et des abréviations, pas de phrases complètes en tout cas. Juste une liste de mots clés et solides, comme un tatouage dans le dos, jusqu’à ce que s’impose celui-là qui depuis longtemps déjà avait commencé à s’écrire tout seul et dont les trois premières lettres avaient été grignotées.

Nos corps n’ont rien sauvegardé, ils ont ouvert une nouvelle page pour retarder le moment où ils seraient engloutis. Alors ils ont coloré les bordures et bariolé certaines régions. Et ils ont écrit au cœur du dessin que souvent leurs jours étaient un combat sur la nuit. Ils ont ensuite noirci les contours, ils ont accentué les creux, ils ont arrondi les bosses et ils ont posé un livre blanc au milieu de la page.

Nos corps ont dessiné une carte au centre de laquelle un livre blanc a bu l’encre avant de disparaître.


Texte et photo, Christophe Grossi, Les vases communicants, octobre 2011.


Les vases communicants est un ensemble polyphonique initié par François Bon via son site Tiers Livre et Scriptopolis. Le principe : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Ce beau programme a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites cités supra ainsi qu’entre Liminaire et Fenêtres Open Space. Merci à Brigitte Célérier d’avoir tenu à jour la liste des 25 échanges du mois, liste que vous retrouverez ici ou .

Christophe Sanchez j’aime vraiment beaucoup ta plume alors j’ai simplement profité des jolis vases communicants de juin pour t’inviter ici Persona grata, en te remerciant pour ce très beau texte comme pour l’accueil chaleureux là-bas chez toi www.fut-il.net

Persona non grata ! C’est comme ça avec un air supérieur, le dédain coincé dans un sourire pleines dents que tu parlais d’elle, toi, la femme de grande vertu. Parce qu’elle, cette créature, disais-tu, il ne faut en aucun cas s’en approcher. Il faut l’éviter comme la peste, se méfier, c’est un animal invertébré, un serpent de l’enfer qui peut détourner du droit chemin tout jeune garçon pris dans ses crinolines. Vulgaire, elle est vulgaire, scandais-tu. Elle apostrophe, éructe et siffle sa perversité d’un venin toujours prêt à sourdre. Elle est capable de t’alpaguer au coin d’une rue, de serrer sa ganse à ton mollet, de te faire basculer sans salut, ni point de retour, la honte et le déshonneur à jamais suspendus sur ta tête.

Persona non grata ! Dans un roulis de paroles, tes yeux révulsés, l’opprobre léché sur tes joues, tu te vidais sur elle, sur sa désinvolture, sa trivialité et sa gouaille de mauvaise fille. Tant et tant que je ne voyais plus où trouvait la méfiance qu’il fallait s’accorder à prendre ; elle s’évaporait dans le flux de tes vilenies, se perdait dans l’exubérance de ta fronde. Des mots complexes, des phrases à rallonges ajoutaient du fiel à sa vie dissolue et moi, je te regardais, chien battu, ne comprenant pas quel mal aurait pu me faire cette femme à la peau laiteuse, au regard noir et si doux. Effet inverse, effet pervers, tout cela ravivait en moi la tentation de la persona non grata. Plus tu déblatérais, plus tu m’interdisais et plus je trouvais belle cette créature au crochet des portes rouges. Et l’envie soudaine puis permanente de me précipiter dans la rue, de courir vers elle, de monter derrière l’embrasure l’escalier haletant, de me blottir sans jugement et de gratter la persona.

Ce texte a été rédigé par Christophe Sanchez.