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Category Archives: Toutes ces filles qui vivent dans mon corps

litterature et poésie

Reprise du texte publié dans le cadre des vases communicants d’octobre sur le blog de Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Tu as beau essayer de prendre ça comme un jeu, de lancer les vagues idées qui te viennent comme on lance les dés, d’un coup d’un seul en secouant très fort, ça ne donne pas grand chose, rien ne sort de tangible, pas la moindre amorce à laquelle t’accrocher.Les mots jaillissent en vrac, s’écoulent, mais toujours hors-sujet voire abandonnés par le sujet que tu ne parviens pas à retenir.Pourtant il te fait signe quelquefois, avant de disparaître emporté par la vitesse des choses, sans jamais réussir à percer, à faire sens.Mais le jeu, si s’en est un, devient rapidement addictif, les mots commencent à occuper l’espace, gagnent chaque jour un peu plus de terrain, s’infiltrent à l’intérieur.Et tu ne vas quand même pas te battre avec ça, ni chercher à déterrer les morts jusqu’à perdre le souffle et la substance si tu ne trouves pas la faille, le passage où t’engouffrer pour garder le fil.Pour te retrouver comme on dit dans le vif du sujet, expression qui te cloue quasiment au sens propre, alors entre mort et vif c’est vite tranché, puisqu’à l’origine tu as déjà perdu.Le lieu est trop vaste et malgré l’absence ne ressemble en rien au désert, semble même étrangement habité, je crois que tu pourrais y vivre et peut-être en faire quelque chose si tu cesses de lutter contre ce qui t’envahit, si tu parviens à faire corps avec ça, à nager un peu plus avec le courant.Les vagues, les flux, les reflux, tu connais ça par coeur, alors si ce que tu crois tenir un instant file comme le sable entre tes doigts, tu n’as plus qu’à dégringoler la dune comme personne.Te rendre à l’évidence, déposer les armes, plaider coupable si tu veux, puisqu’il n’est plus question maintenant que tu as franchi la ligne, aussi floue soit-elle, de battre en retraite.Tu peux bien l’avouer que tu n’as pas de sujet, d’ailleurs la honte sécrète toujours en elle sa part de jouissance.A décharge il est vrai, tu dors peu, particulièrement ces temps-ci, alors tes idées ne sont pas très claires, tu n’as pas de système mais ça c’est peut-être une chance, ça foisonne en désordre, sans structure, avec toutes ces créatures hybrides qui poussent à l’intérieur de toi comme dans une forêt vierge.Te transforment en une sorte de poupée russe perpétuelle, juste pleine de ces filles qui naissent et vivent dans ton corps.Pourtant elles t’encombrent souvent, le silence s’il survient, tourne très vite à la cacophonie, aucun sens en apparence toutes ces voix à n’en plus finir.Au début la sensation était plutôt agréable, à mesure que les filles grandissaient, elles commençaient crescendo à se faire entendre et leurs mots te réchauffaient.Maintenant ils menacent de brûler si tu ignores la matière, si tu ne les recraches pas d’une manière ou d’une autre.Tu regorges de petits monstres affamés dont tu ne sais que faire, ni comment relier, assembler.Tu entends la musique mais ignores la partition alors tu essaies de les nourrir, de les faire jouer, d’improviser avec elles, puisqu’elles s’animent et prennent vie même sans toi.D’ailleurs si tu pouvais amputer un de leurs membres, il repousserait sois en sûre.Raconte-les une à une, même désaccordées, enchevêtrées, emmêlées, et même si personne ne rejoint vraiment personne.Au milieu de la nuit tu cherches sommeil, calme et réparation, mais c’est difficile, alors souvent tu restes en transit, creuses encore des galeries, fouilles avec la langue, brises et cherches ressac pour finir par sombrer.Et là aussi elles continuent de s’avancer vers toi, tentent de repousser les parois qui vous séparent, cette distance de sécurité que tu imposes quelquefois histoire de respirer tranquille.Leurs vies parallèles c’est comme un labyrinthe qui devient à la fois plus vaste et plus dangereux aussi.La population s’étend et les frontières, tellement minces et distendues, finissent par craquer à force de contenir, puis par tomber.Et partout des zones vierges ne cessent de se former, partout des îles nouvelles ou inconnues émergent, qu’il te faut découvrir et inscrire avant que le jour efface.Au matin tu penses pouvoir saisir quelque chose dans ce filet que tu remontes à la surface, mais ça t’échappe encore, alors après avoir vainement tenté de le séduire, tu finis pas noyer ton absence de sujet.Tu voudrais le saisir à bras-le-corps, le ramener jusqu’à toi comme on hisse un corps devenu trop lourd puisque déjà mort.Mais la corde ne résisterait pas et le courage te manque.Bref ça risque de mal tourner, parce qu’à force de glisser entre tes mains, te vient l’envie grandissante de lui faire vraiment la peau.À défaut ou pour te défouler, tu pratiques la strangulation du vide autour du cou gracile et fictif de tes héroïnes, enfin celles qui te tourmentent, parce qu’ici les filles sont soit désenchantées soit totalement démentes, ce qui laisse assez peu de perspectives mais un espace quand même.Alors peu importe après tout si personne ne rejoint personne, ce terrain-là au moins vous appartient.Bien sûr toi aussi tu pourrais être tentée de dire, ça y est je tiens mon sujet, ou mieux encore il m’a sauté à la gorge, mais il t’apparaît toujours bancal, mal ficelé, désespérément décousu.En fait il s’esquive chaque fois que tu te lances à ses trousses, ce qui est idéal pour se perdre en chemin.C’est pour ça que tu dis à ceux qui te questionnent, veulent savoir, s’informer, comprendre, donner forme et identité, s’assurer du bon déroulement comme de l’ordre des choses.À ceux-là tu réponds objet volant non identifié, ou bien pour vraiment saboter, installation de mots à plastiquer, comme ça ils se calment un peu, un temps, ou encore font semblant.Pourtant ça n’est pas tout à fait une pirouette parce que tu ne sais vraiment pas où tu vas.Alors non tu n’écris pas un roman puisque vraisemblablement tu ignores ton sujet, ne détiens aucune clef, ne maîtrises ni l’art du récit ni celui des rebondissements.Envoie au diable les ressorts psychologiques et les formes classiques, tout ceci te laisse froide et ne s’attrape pas au lasso.Tu es bien trop fragmentée, tu t’approches autrement, tournes autour, disparais puis reviens de manière souterraine, clandestine et assez inconsciente.Les laisser murmurer, crier et s’incarner dedans, dire simplement ce qui vient et ce que tu entends.La crédibilité ici n’a aucune importance, l’essentiel est de ne pas lâcher, alors tu y vas c’est tout, et même sans savoir où.Tu es sans doute un peu égarée entre deux rives, entre renoncement, peur et passage à l’acte, écart et précipice.Sauf qu’il n’est plus possible de reculer, alors tu écris quand même, envers et contre, mais aussi avec toutes ces choses en toi violemment indéfinies et pourtant plus que vives.Tu choisis le saut et gardes sans trembler les yeux grand ouverts.Te retournes un moment puis dévoiles et laisses tomber la chute, probable, infinie, verticale.Et puisque tu ne peux voir tous ces grains de beauté qui surgissent sur ta peau, essaie de les relier par points imaginaires comme s’ils possédaient eux le pouvoir de raconter l’histoire lentement essaimée.Le trait semble hésiter puis finalement s’allonge, trébuche, se déplie à nouveau, le souffle encore trop court.La densité de l’air presque caniculaire te pousse à poser le regard plus loin, au-delà, sur les étoiles, leur brillance intermittente, dans l’immensité se fixe et plonge.

Une des filles qui vit dans mon corps s’est endormie quelque part, a du se paumer au creux du labyrinthe, je l’imagine tête en bas, jambes en l’air, sur un vieux sofa déglingué, couleur cramée, surface criblée.Elle mérite pas mieux la garce, sauf que c’est elle que je préfère.Il y en a d’autres à l’intérieur, je ne saurais dire exactement combien, finissent toutes par se ressembler, par coller au décor à force, elles profitent juste, se nourrissent des restes.De simples squatteuses, même pas invitées, des figurantes sous respiration assistée, n’ont pas la moindre idée de ce qui peut nous lier toi et moi.Quand je veux je débranche, mais bien trop faible en définitive pour les foutre dehors même si elles n’ont pas grand chose à dire.Et même si je ne remonte plus la mécanique de leurs jolis corps désarticulés, elles gazouillent encore un peu, je sais ça ne ressemble à rien et souvent j’ai envie de leur dire de la boucler, mais c’est comme un fond sonore, une musique d’ascenseur qu’on ne distingue plus, ça tient compagnie, ça assure l’intérim, parce-que moi je t’attends. Et depuis j’entends plus la guitare.Mais dormir aussi longtemps ça donne faim, alors j’espère qu’à ton réveil tu les dévoreras toutes, c’est léger, ça s’avale sur le pouce sans en avoir envie, c’est plus que light tu verras, t’en fais pas pour ta ligne.Et puis comme ça on y verra plus clair toi et moi, on pourra essayer de dégommer ce brouillard opaque qui nous colle à la peau depuis bien trop longtemps.A califourchon sur les branches, balance un peu les jambes, moi je monte le son, comme ça j’entends plus le battement, son accélération, ses dissonances et ses ruptures de rythme.Me cale sous la bataille de tes cheveux auburn avant de retomber, dégringole toi aussi, bancale avec le corps étreint, neutralise la douleur le temps de plastiquer.De toutes ces filles qui vivent dans mon corps, c’est toi ma préférée tu sais, parce-que tu n’as pas peur, tu balises pas, dans les deux sens du terme, même si tout ce désordre c’est complétement déroutant.Tu n’es pas vraiment belle, tu es plus que belle, parce-que jamais la même, qu’il y a cette chose indéfinie, infiniment troublante, fichée dans ton regard.Des yeux qui disent tout et leur contraire aussi, mais surtout ce qui doit basculer pour que rien ne se fige, alors moi cette vague, cet impact, je reçois cinq sur cinq.C’est vaste, un peu trop parfois, aucune paroi pour s’aggripper, y mettre les doigts c’est risqué, électrique et trop bleu ça bouleverse, tes rires se brisent de larmes et ta violence comme une allumette elle m’inquiète, mais j’entends sa caresse du plus profond qu’elle vienne.

Tu as quatorze ans et tu es déjà blessée, impacts planqués dedans, essaimés, noués au creux du ventre, trainées de poudre blanche et l’intérieur maquillée comme une voiture volée.Tu as quatorze ans et tu es déjà perdue, tu danses, ne sais plus faire que ça, tu danses et tu sens ce grand corps maladroit qui te tient serré, trop serré, la sueur qui perle de ses mains sur ton dos, ses mains qui remontent pour mieux redescendre, la chaleur du souffle sur ton cou puis les lèvres brûlantes qui se collent presque gluantes. Toi tu ne bouges plus, tu contiens, envie aussi violente de l’embrasser que de le repousser loin de toi, hors champ.Tu danses et tu oublies.Tu as quatorze ans pour toujours ou presque, tu danses encore et tu finis par t’attacher à force à cette fine cicatrice dissimulée tant bien que mal en filigrane à la gauche du plexus.Aimes bien passer ton doigt sur l’excroissance, la survivante, sorte de petite crête rouge mal recousue comme la bouche.Tu as quatorze ans et des poussières, entre ciel et mer les teintes presque uniformes se délavent, se dissolvent, manquent de bleu et d’or, seuls les yeux renversés distillent un goût de sel puis se laissent envahir et noyer d’eau de pluie.Tu as trois fois quatorze ans et ça saigne encore.Discrète hémophilie que réactive la rupture en interne, alors tu laisses couler.De l’éloignement progressif du champ partagé de l’intime survient l’effacement au monde, l’abstraction du corps, son absence de poids.De cette perte de sens où les lignes brisées font voler en éclats, jaillit quelque chose comme une forme incertaine, fragile, une lumière suffisamment douce pour éclairer les yeux même dans l’obscurité, pressentir les couleurs à venir, retrouver leur brillance, comme une peau de satin qui découvre la nuit et entrevoit le jour.Tu as quatorze ans mais pas exactement, pas seulement.Tu laisses fondre au soleil les baisers de plomb, les morsures comme des crocs plantés ici et là prennent des reflets de nacre.Tu abreuves et nourris tes quatorze ans, tu leur parles à présent puisqu’ils résonnent encore.Tu ne cherches plus à réprimer le flux et décapsules d’un trait les lèvres rouges pour mordre à même la bouche.Tu expulses puis recraches l’apnée en longue fumée blanche pour que s’apaise le tressaillement des muscles, se calme le battement en dedans comme la pulsation bleue fiévreuse sur le cou.Tu déplies et relâches lentement le corps presque désarticulé puis plonges dans le vague des ses yeux décousus sous les lambeaux de ciel déchiré.Tu n’as plus vraiment quatorze ans et tu tentes de mettre à nu, de faire ton allié de ce quelque chose de tes quatorze ans qui ne se décolle pas, reste là, sous la peau.Et tu danses.

En attendant qu’il nous lâche « Des fauves » son premier roman,  http://www.edkiro.fr/des-fauves.html (ici en pré-commande, exemplaire numéroté et dédicacé, livraison et sortie officielle en septembre),  Nicolas Albert G nous sert en guise d’apéritif cette nouvelle, allègre et dépressive comme j’aime..merci à toi.

Anita pleurait.
« Bordel ! Anita ! Ferme-la s’il te plaît ! »
Y avait pas moyen. Elle avait replié ses genoux à hauteur de son menton et elle ahanait à présent, verrouillée dans un petit monde bleu.
« Qu’est-ce que tu dis de ça ? » J’ai soulevé un morceau de pizza à la viande hachée et je l’ai fait naviguer sous son nez en imitant le bruit d’un avion.
C’était un hôtel pour cadres moyens tout en haut d’une tour à l’extrémité sud-est de Manhattan. 145 dollars la nuit et des chiottes minuscules.
Après le restaurant, on avait grimpé les marches quatre à quatre tellement on était excités elle et moi. Arrivés en haut on était morts, aucun d’entre nous deux n’était parvenu à baiser. Alors elle s’était mise à pleurer.
Sous nos pieds Manhattan ne luisait plus, du moins c’est ce qu’elle répétait entre deux hoquets, Manhattan avait cessé à jamais de luire pour elle.
Elle a déplié une jambe quand une crampe lui a mordu le mollet. Anita avait des problèmes de circulation. Anita avait pas mal de problèmes. C’était un condensé fiévreux de problèmes humains, Anita.
Elle avait passé la barre des cent kilos un soir de juin, à l’âge de 14 ans. Elle ne s’en remettait visiblement pas du tout.
Moi j’étais gros de naissance, je m’y étais fait, ce qui ne voulait pas dire que j’en étais fier, mais ça allait. Les soirs où Anita se mettait à pleurer comme ça, il fallait que ça n’aille pas trop mal pour ne pas céder à l’envie de lui écraser mon poing sur la gueule.
Elle avait calé ses bras sous l’oreiller et pleurait en travers du lit à présent. Des larmes de morve dégringolaient sur l’oreiller vertical et arrêtaient leur course dans les plis des draps, juste sous mes yeux. Une telle tristesse recouvrait les murs de la piaule que j’en ai eu le souffle brisé.
C’était un grand lit tout mou tout en haut d’une tour à l‘extrémité sud-est de Manhattan et moi aussi j’ai eu l’impression que la ville avait cessé de luire pour nous. On percevait au loin quelques hurlements de chiens, c’était tout.
J’ai entendu un crac et les pleurs ont redoublé entre les draps. Anita venait de défoncer le lit en se grattant la cuisse. J’ai ressenti l’appel de la mort. La pauvre était descendue de quinze bons centimètres et se tordait comme un poisson en murmurant à l’aide. Et le pire, le plus drôle dans tout ça, c’est que c’était pas moi qu’elle appelait à l’aide. C’était plutôt un appel au secours dirigé vers nulle part. J’ai allumé la radio quand Anita est redescendue de quinze autres centimètres.
Son corps était bancal à présent. Le creux de ses reins plus bas que sa tête et ses pieds, elle allait se déboiter une vertèbre à la vitesse où ça allait.
« Il faut se tirer d’ici », j’ai fait. « Il faut réfléchir à quelque-chose de mieux pour nous ».
Je me suis rassis pour songer à cette chose meilleure pour nous dans les craquements médiums de la radio. Dehors le vent s’était levé, histoire de nous faire goûter de plus près aux aboiements des chiens new-yorkais. Des bourrasques brutales, venues de la mer.
Je me suis imaginé qu’on pourrait louer une voiture et se tirer vers l’ouest, qu’on allait se laisser gentiment soulever par ce vent d’Europe. J’ai laissé déambuler cette sensation entre mes jambes et mon ventre. Elle n’avait aucune teneur mais me faisait du bien.
Couché aux côtés d’Anita, je me suis endormi comme ça, imaginant nos larges corps vautrés dans une décapotable en direction du Pacifique. J’ai même pas songé à baiser Anita pour réparer notre erreur. Je me suis endormi sans même y penser une seule seconde.
En face, vers trois heures du matin, une lumière blanche s’est allumée. « C’est pas trop tôt », j’ai soupiré.
Anita a ouvert un œil et l’a fait rouler vers la tache de lumière. Elle a demandé comme pour elle-même si c’était un ange qui venait lui rendre visite.

« Fais gaffe à ton dos », j’ai répondu en lui caressant la cuisse.
« S’il te plaît, fais gaffe à ton dos… », et me suis rendormi.

Nouvelle de Nicolas Albert G.

Pour tenter de faire entendre mes silences à durée indéterminée, je reprends ici ce texte initialement publié sur le blog de Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/ dans le cadre des vases communicants de juin.

Passe quelques instants à observer les longues traînées de poudre que laissent les avions dans le ciel, trouve que les mots leur ressemblent quelquefois lorsqu’ils s’effilochent jusqu’à disparaître. L’envie de me laisser absorber par l’immensité comme on glisse, me rapprocher de la transparence, d’une forme d’absence puisque je n’entends ni la musique ni la respiration, égarée dans une langue qui m’échappe et ne m’appartient plus. Toujours connu ces ruptures dans le rythme, ces césures relativement brèves alors je sais que je finirai par y revenir, que les mots et le sens ne manqueront pas de se ranimer. Mais aujourd’hui je les regarde gesticuler comme une armée de petits soldats sur un champ de bataille, aucune envie de me battre, le goût de la défaite, de l’abandon, pouvoir déserter ce qui insidieusement se perd. Nécessité de me retirer, besoin d’une trêve pour tenter de réinventer ce qui simplement s’efface à défaut de réel effondrement. Ici dans la ville, pas moyen de trouver le silence, mais si tu écoutes bien, si tu parviens à faire abstraction de toi, juste absorbée par les bruits au dehors, ce qui te parvient de la rue par la fenêtre ouverte, suffisamment attentive, immergée dans l’instant, dans cette perte de repères déchargée de désir. Subsiste la matérialité des choses, une forme de vide, un système de pensée purement fonctionnel, sans mémoire, sans questions, dénué de vision, n’éveillant rien de particulier, ne débouchant nulle part. Tu es simplement là dans les tâches à accomplir, à essayer de décomposer les sons, lesquels au fur et à mesure remplissent l’espace, deviennent rapidement hypnotiques. Forcément la circulation quasi omniprésente, ce flux ininterrompu pendant la journée, plus ou moins dense mais toujours dans une vibration rapide et scandée par les avertisseurs sonores, les sirènes. Des éclats de voix qui remontent jusqu’ici lorsqu’elles sont un peu vives et puis en filigrane quelques mots dans des langues étrangères que paradoxalement tu aimerais comprendre, des cris et des pleurs aussi parfois. Des sons dans l’appartement que tu n’identifies pas immédiatement, sans doute des appareils électriques sous tension, désagréable à force ce bruit de fond qu’habituellement tu ne perçois même pas, sorte de grésillement presque insupportable à la longue, débrancher tout ça. Au bout d’un moment jaillit de ce désordre, une forme de cohérence, un rythme dans le battement chaud, inexorable de la ville, une improvisation libre et déstructurée, quelque chose qui s’apparente au free jazz. Et toi au dedans, comme un minuscule grain de sable, mais qui néanmoins participe vraiment, même passivement, de cette musique là. Etrangement de cette zone un peu grise et indéfinie à l’intérieur, sorte de no man’s land, remonte une sensation assez grisante de légèreté et d’oubli. Survient l’envie d’explorer librement ce qui t’entoure comme un enfant découvrirait un terrain vague, un lieu qui a toujours existé mais qui subitement lui apparaît comme un endroit pour lui, un endroit pour jouer mais aussi pour se perdre et s’isoler, quelque chose d’ouvert sur le monde. Alors finalement le silence ici je ne le trouve qu’avec toi et je ne peux même pas m’y cogner, m’y agripper puisqu’il n’existe pas de parois. Tu dis que tu es comme ça, qu’au moindre conflit tu te refermes, et là je ne sais même plus ce que tu évoques, comme perdu le fil. Pense juste que c’est difficile le silence, celui de l’autre, celui qu’on ne choisit pas et qu’il faut subir, celui qui semble engloutir et menace de tout recouvrir. Mais peut-être que si je parviens à dépasser ce tunnel, ce long corridor sombre et chaotique, si je fouille un peu plus profondément en toi jusqu’au fond de ta gorge, si je t’embrasse suffisamment longtemps pour toucher quelque chose de toi que j’ignore encore, peut-être que je trouverai une perle. Une perle à libérer et à recueillir avec la langue, une perle un peu froide au début mais qui se réchauffera progressivement au contact de ma bouche. Alors ne t’inquiète pas si jamais je la trouve un jour, on dira qu’on s’en balance. Et je continuerai à balancer des hanches juste pour toi comme on continuera probablement à s’envoyer au diable ou bien en l’air puis à se renvoyer au silence pour finir par le briser et retrouver la chaleur. Restera juste son goût sur la langue pour se dire qu’on a pas rêvé, que peut-être on existe.

La poésie comme tu t’arraches à l’enfance les mains pleines de terre, à force de creuser, de retourner, de déterrer, tu ne sais plus très bien ce qui t’appartient, ce que tu as vécu, rêvé ou fantasmé.Ce que tu veux c’est laisser remonter à l’air libre, trouver ta respiration et le souffle aussi, pour tout envoyer très loin très haut, peu importe que ça s’emmêle ou se torde encore dans tous les sens.Ce qui violemment, par effraction, sans réduire le champ à la rime, bouleverse la donne, recèle autre chose que les mots trop jolis et trop froids pour exister vraiment.Ces mots sans fragilité ni impact, sans possibilité de transformation, juste alignés, aveuglés et figés comme des perles trop blanches, où manquent la chaleur et l’odeur de la peau.Tirer à bout portant, vouloir ce qui dans l’envers, à contre courant, s’y frotte, s’en approche, la fait mourir sur le champ sans graver sur la pierre.Parce-que c’est ici, dans ce qui se jette éperdument, dans ce seul mouvement, dans la chute, comme perdue dans l’immensité et l’opacité du fleuve, qu’elle est libre et vivante.On peut broyer, diluer, brûler, faire fondre, aucune importance, les mots sont déjà partis, n’ont jamais existé ou seulement dans l’instant, leur trace n’est pas réelle et ne peut s’incarner, reste l’empreinte, ses pigments colorés à l’intérieur de toi, ni l’encre qui s’efface ni la cendre emportée par le vent.Alors quitte à nager dans ses eaux et puisque tu n’y résistes pas, que c’est perdu d’avance, se laisser dériver, submerger, jusqu’à s’y noyer

Course interminable du soleil dans mes yeux, sensation de braises qui cuisent sous les paupières, l’obscurité m’avale puis me recrache en fumée, dans la gorge liquide les cendres finissent par se noyer, juste une odeur de tabac froid, ici lentement la nuit a tailladé le jour à coups de barbelés.La violence du silence m’aspire, écorche sous la peau, me retient prisonnière dans une longue érosion qui creuse de l’intérieur et me fige en dedans comme une statue de sel.Brulées les ailes, la brillance des couleurs, sur le parfum des fleurs la belle glisse en vertige, les yeux comme des pierres délavées dont l’éclat s’est usé sur la courbe solaire.Epuisé le battement, inutile, hors d’usage, dans le chaos du monde la poésie n’en finit pas de mourir, reste la pulsation, le sang qui circule dans les veines.En découdre avec le ciel chargé de plomb qui menace de tout recouvrir, tailler dans l’opacité de la masse grise, creuser encore, percer le jour, en extraire les éclats solaires dans la matière brute, chaude et fervente de la rage.Une mutinerie, un acte sauvage et gratuit pour libérer les pulsions qui commencent à brûler dans le corps de la fille.Sur le sol qui tangue, sous le ciel qui chavire, se hisse.L’envie d’entendre les grillons planqués on ne sait où, la chaleur sèche et blanche qui craque sous les pas, et puis le bruit de l’eau qui berce, la mer qui monte et puis descend, inlassablement, jusqu’à se fondre dans l’horizon à perte de vue.Agrandir le regard pour filtrer la lumière et tenter d’absorber le mince rayon vert au léger goût d’amande contenu dans tes yeux sombres, ne trouve que le métal, la rouille.Les larmes roulent comme des pierres dans ma poitrine et dedans ça prend feu.

Entre ses dents le goût des baisers sur ton cou
comme un parfum de nuit baigné de lune claire
l’étoffe était si fine qu’elle se déchire encore
dessous la peau trop blanche que le battement dévore
sur le jardin sauvage la fleur arachnéenne
continue de briller aspirée par le ciel
mais la tige arrachée sur ses lèvres lui manque
et l’or et la lumière, le chant de nos matins

Elle se dit qu’elle n’ a pas même pas pu tuer le père.Tu t’es tiré avant, tu es carrément mort et c’est juste un peu dégueulasse tu ne trouves pas.Bon c’est vrai je filais en douce vers la quarantaine mais je suis lente à la détente n’oublie pas, même si je peux avoir la gâchette facile et dégainer en cas de danger.Je sens bien pourtant qu’en interne ça bouge, ça avance, même si ça semble souvent trop rapide, trop lent ou en rupture dans le rythme, que j’ai toujours trop froid ou trop chaud, enfant c’était pareil, un problème de régulation, d’équilibre et de coordination des mouvements.En plus c’était fulgurant comme ils disent, pas d’anticipation possible, alors j’ai navigué à vue et sans préparation avec des tas de symptômes étranges en écrans de protection.Pour tenir, pour masquer.Parce-que toi pendant ce temps tu mourrais à grande vitesse, tu m’abandonnais à nouveau et cette fois pour de bon.Alors très vite cette histoire de vertige, assez handicapant, et les mouvements en latéral c’était même pas envisageable.Je me déplaçais au ralenti et avec précaution mais ça tournait autour de moi comme sur un bateau ivre.Je me fabriquais le symptôme exact et idéal.Plus tard, tu étais déjà mort, ils m’ont dit que c’était simplement un dysfonctionnement de l’oreille interne, que ça s’appelait vertige paroxystique positionnel bénin.Un spécialiste peut détecter très vite en observant la dilatation et les mouvements de la pupille, ça paraît presque fascinant comme ça, enfin hypnotique genre reflets dans un oeil d’or.Bref une simple manipulation des cervicales en deux temps trois mouvements et le tour est joué, même si j’ai toujours une sensation de vertige dès que je suis un peu haut perchée, mais ça aussi c’est de naissance.Tu es mort et enterré, mais ça marche pas comme ça, tu es encore là et rien n’est réglé hormis la liquidation des biens.Sauf que ce matin je t’écris, jusqu’à présent je ne pouvais pas, c’était bloqué dedans et bien cadenassé.Comme je ne pouvais pas non plus te parler de ton vivant parce-que les mots étaient noués dans la gorge, et je savais parfaitement que si j’essayais d’ouvrir les vannes, il y avait ce torrent qui allait se mettre à jaillir instantanément, que c’était trop d’émotions contenues, réprimées violemment, depuis bien trop longtemps.Depuis tu es toujours là, quelque part, en lisière, entre zombieland et dreamland je ne sais pas trop mon coeur balance, alors je rêve de toi comme je rêve de lui, qui n’est plus là non plus.Ca se mélange un  peu dans ma tête vous deux, et puis je n’oublie pas vos yeux, les tiens sont clairs comme les miens, de ce bleu qui vire au gris ou bien s’éclaire au gré des variations de lumière, lui a les yeux sombres, des yeux de faune mais je n’y pense pas trop à ses yeux parce-que sinon je pleure.Je l’ai rencontré très vite après ta mort et lui aussi idem, presque en simultané, à la chaîne, orphelin, plus personne.Alors sa mère à lui, la première fois que je l’ai vue elle était déjà morte, mais je lui ai parlé et je l’ai remercié parce-que j’étais émue, parce-que j’étais heureuse, vivante et lumineuse, dans cet amour tout neuf que je n’attendais pas et qui m’avait cueilli  lorsque j’étais à terre et venais de te perdre.Mais toi je n’ai pas pu te voir mort, pas trouvé la force, je t’ai vu juste avant et j’ai quand même réussi à te murmurer que je t’aimais.J’ai vu tes pieds nus, ta maigreur en chute libre, ton courage et tes divagations sous morphine.J’avais tellement peur pour toi, peur que tu aies peur, c’est ça qui me terrifiait.Alors je continue à rêver de toi forcément et puis de lui aussi.Parti après quelques années, volatilisé comme il était apparu, comme dans les contes et par enchantement, justement il m’appelait petite fée et tu n’imagines pas mes pouvoirs.Parfois quand les rêves sont jolis tu as envie de prolonger, tu as envie de rester dedans ou bien d’y retourner, alors tu craques une allumette, puis une autre, ainsi de suite.Au début je ne comprenais pas très bien le jeu, ne savais pas trop où je voulais en venir, parce-que non vraiment c’est bien chauffé ici, mais bon quoi qu’il en soit rien ne vient, aucune vision réconfortante, pas l’ombre d’un elfe pour bondir de la flamme et se mettre à danser ni de douce grand-mère aux cheveux d’argent pour te servir un chocolat fumant.Juste des trucs à la con, des images, des parfums qui donnent envie de chialer comme une gamine perdue, abandonnée.Parce-que tu sais une fille c’est de l’herbe tendre, faut faire attention avec ça, c’est fragile, faut pas l’écraser, mais lui donner de l’eau, de la lumière, un peu de poésie si tu sais bricoler, et puis l’accompagner en lui tenant délicatement la main, quand elle est prête, tu sens et puis tu lâches, et c’est toi qui dois pleurer, mais en silence et en retrait, parce-que tu l’as amené au bout de ce chemin et à l’orée du bois, accompli ta mission.Moi tu vois aujourd’hui, je suis incapable de raconter à ma fille, ta petite fille tu t’en souviens, cette histoire de petite marchande en haillons qui grelotte jusqu’à mourir doucement dans la neige, en gardant les yeux secs.Alors je me demande si l’émotivité à ce point excessive, n’importe où et pour n’importe quoi, ça ne cacherait pas un truc suspect, enfin quelque chose qui n’a pas pu grandir, qui est resté dans sa chrysalide ou bien qui s’est brisé à un moment donné.En même temps je sais pas comment prendre le truc et surtout par quel bout, le père et la perte ici, c’est comme un grand bloc monolithique, ça encombre et obstrue l’horizon, en tout cas c’est un vide qui prend un peu trop d’espace paradoxalement, et moi je suis assez désarmée avec ça, enfin pas qu’avec ça.Alors aujourd’hui je m’attaque à la forteresse, à ce truc que je pensais imprenable, et je regarde désormais à l’intérieur pour voir ce qui s’y trouve, parce-que je ne veux plus en avoir peur.Je le fais avec mes mots en vrac qui dansent la sarabande et mes yeux qui se brouillent pour un oui pour un non.Mais maintenant puisque je cours vers toi et vers lui à la fois, que je garde le souffle tout en serrant vos mains un peu trop fort, tu ne pourras plus m’arrêter parce-que j’irai toujours plus vite jusqu’à pouvoir enfin lâcher prise.Et ça c’est parce-que je vous aime, parce-que l’on s’est aimé comme on a pu, et que ces amours-là, même un peu douloureux, ont aussi laissé des traces précieuses, enfouies profondément, qui ne demandent qu’à être déterrées pour fleurir au soleil.

Les mots ce matin sur la page, pâles et sans reflets, juste des mots blancs, des mots pour rien, qui creusent la distance de leur étrangeté désincarnée, de leurs caresses sans relief ni écho, et les mains, inutiles, hors d’usage, sans le contact avec la peau.Pourtant le corps cherche encore en aveugle, le creux, le refuge, les yeux se perdent dans les failles, traquent la moindre lueur, les lèvres effleurent les courbes, les reliefs, s’attardent sur les aspérités et les cicatrices en forme d’étoile minuscule, mais il y a si peu de prises, la paroi est trop verticale, la terre friable, elle lui glisse entre les doigts et le souffle lui manque, trop de silence aussi à en perdre le langage.Elle s’en fout, elle est là, mais pas entièrement, quelque chose est resté suspendu et semble retenir le poids à l’intérieur du corps, quelque chose d’un peu planant qui amortit la violence des chocs, ralentit l’intensité des chutes, quelque chose qui ne tient sans doute qu’à un fil mais dont la fibre paraît solide malgré l’usure et la décoloration des tissus.Elle se souvient que tu la serrais toujours trop fort, au début des bleus partout sur le corps, plus marqués sur les bras, les seins, les hanches, les cuisses, trop sensible aussi à la surface, alors apprivoiser lentement l’enfant sauvage, le rendre à la douceur, maintenant les traces, l’empreinte, s’inscrivent en dessous, en filigrane, mais l’encre tarde à sécher, te laisse orpheline, collectionneuse de grains de beauté sur la peau, essaimés, perdus.Et le noir et l’or et la cendre se jettent dans le fleuve sous l’incandescence du ciel, où se précipite chaque pulsation, chaque battement de ton souffle sur son cou jusqu’à l’arc retroussé de la bouche en éclosion de chaleur.Faire des bouquets de tout ça, pour rien, pour personne, juste libérer les couleurs, les parfums, effeuiller la marguerite sans altérer la corolle délicate, pour la sentir toute neuve et toute nue sous les doigts.Vivre vite, plus vite que la mélancolie, embrasser le bleu qui file de tes yeux et vient se mélanger au rouge de la bouche.Dans l’obscurité se noient les caresses en cascade dans lesquelles tu te glisses.Sans y laisser de plumes enlaces et puis oublies. Plus vite, plus vite que le battement ou la vitesse du vent.